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La Révolution Portugaise de 1974

La révolution portugaise a été une inspiration pour les travailleurs du monde entier. Après cinquante ans d’oppression brutale sous un régime fasciste, les travailleurs portugais ont démontré leur volonté incompressible de changer la société.

Le coup d’État du 25 avril (1974) ne fut pas un simple remaniement au sommet de l’État, mais reflétait les pressions énormes de la société dans son ensemble. Les terribles dépenses de ressources et de force de travail engendrées par 13 ans de guerres coloniales ont entraîné le Portugal — déjà le pays le plus pauvre d’Europe — au bord de l’effondrement économique.

Dans ce petit pays de 9 millions d’habitants, 40 % du budget va à l’armée. Les chiffres officiels révèlent que 40 % de la population est illettrée. 2,5 millions de Portugais ont été contraints à l’exil pour échapper à la pauvreté ou à la menace d’être envoyé, pour 4 ans de service militaire, dans les guerres africaines. Les dépenses énormes de l’État en armement ont entraîné la spirale de l’inflation jusqu’à des taux de 25 à 30 %.

Cette profonde crise économique et sociale a provoqué une scission dans les hautes sphères de la classe dirigeante. Il en est toujours ainsi : les révolutions commencent au sommet. Et comme ce fut aussi le cas en Espagne, les divisions au sein de l’Église portugaise ont clairement annoncé ce processus.

Les représentants les plus clairvoyants du capitalisme portugais ont compris qu’il devenait impossible de continuer à gouverner suivant les vieilles méthodes. Le mécontentement gagnait toute la société, y compris le secteur le plus sensible de l’État capitaliste : les forces armées.

Il est devenu clair, après 13 ans de combats, que les guerres en Afrique ne pouvaient pas être gagnées. Les forces portugaises au Mozambique étaient harcelées par le Frelimo (Front de Libération du Mozambique). De vastes régions de la Guinée-Bissau ont été arrachées au pouvoir colonial par le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire, qui a été reconnu par de nombreux pays. Par ailleurs, 55 000 soldats s’enlisaient en Angola.

Chez les soldats portugais, la volonté de se battre s’est graduellement effritée. Les désertions se sont multipliées. Les jeunes travailleurs et paysans étaient peu disposés à quitter leur terre natale pour une guerre interminable qui n’était pas dans leurs intérêts.

Ceux qui se trouvaient en Afrique voulaient de moins en moins risquer leur vie dans la brousse. L’humeur contestataire s’est étendue aux jeunes officiers et aux sous-officiers subalternes, plus proches des soldats. Elle a par ailleurs trouvé une expression déformée dans les rangs les plus élevés de l’armée, à travers le livre du général Spinola : Le Portugal et le futur.

Ce livre, qui a été largement présenté comme appelant au retrait des troupes d’Afrique, a valu à Spinola une réputation de libéral, surtout lorsqu’il fut renvoyé par Caetano (le chef du gouvernement). Or, en fait, Spinola préconise de « préparer les colonies africaines portugaises de la Guinée, du Mozambique et de l’Angola à l’autodétermination, sous la forme d’une fédération reliée au Portugal. » Cette solution — qui est essentiellement identique à celle qu’avait proposée Caetano lui-même — implique deux choses. Premièrement, que le Portugal se réserve le droit « de préparer » les Africains à l’indépendance — c’est-à-dire de rester en selle jusqu’à ce qu’il les considère « prêts ». Deuxièmement, que les Africains souhaitent constituer une fédération avec le Portugal. Mais tous les discours sur la « fédération » ne sont qu’impostures et mensonges tant qu’un seul soldat portugais demeure sur le sol africain.

La publicité donnée à Spinola, dans la presse du Parti « Communiste » Britannique, est une lamentable falsification de la vérité. Les pages du Morning Star (journal du PC britannique) ont dépeint Spinola comme le type même d’un démocrate révolutionnaire. Ainsi, le 27 avril 1974, le Star mettait en première page une photo de Spinola avec ses troupes en Guinée, qu’il commentait de la façon suivante :

« Son séjour en Guinée a partout été marqué par de spectaculaires campagnes de popularités menées par les chefs tribaux et les Guinéens sous leur contrôle [!] — comme dans l’armée elle-même. Sa réputation parmi les militaires le définissait comme l’“homme des soldats” ».

Le Star n’estime cependant pas approprié d’expliquer la raison du « séjour en Guinée » de Spinola — c’est-à-dire son rôle comme commandant en chef de l’armée portugaise dans une guerre d’extermination contre les combattants de libération de la Guinée !

Un porte-parole du Gouvernement Provisoire de la Guinée-Bissau a décrit Spinola comme « l’homme des sourires et du sang ». Le Star ne fait, lui, aucune mention de la participation de Spinola à la guerre civile espagnole aux côtés de Franco. Toute sa vie, cet homme a loyalement servi la cause de la classe possédante et du fascisme. Mais soudainement, grâce au Morning Star, il est devenu un champion de la « démocratie populaire » !

Le coup d’État a été mené par les plus jeunes officiers du soi-disant « Mouvement des Forces Armées » (MFA). Comme le rappelle le Financial Times : « De toute évidence, le Général Spinola n’a pas été directement impliqué dans les préparatifs de la Révolution du 25 avril. »

Spinola et sa clique se sont placés à la tête du mouvement dans le but de le contrôler et de le limiter. C’est Marcello Caetano lui-même qui... « ... assis dans la petite salle de repos des casernes – assiégées par les forces rebelles — du centre-ville de Carno, a supplié Spinola de prendre la direction du pays “en tant que seul homme à pouvoir le sauver”. [...] Au même moment, des émissaires du quartier général des rebelles demandaient à Spinola d’assumer la présidence. » (Financial Times, 5 juin 1974) Ce faisant, comme l’apprenti sorcier, ils ont déchaîné des forces indépendantes de leur volonté.

Les chefs de la junte ont promis « d’accomplir un programme de salut pour le pays et de restituer aux Portugais les libertés civiles dont ils ont été privés ». En même temps, ils ont lancé un « appel au calme » et au soutien du pouvoir militaire pendant « une période de transition », au terme de laquelle des élections libres seraient organisées et une assemblée constituante formée.

Mais la nouvelle du renversement de Caetano a immédiatement jeté les masses dans la rue. Aucun discours, à la radio, n’a pu les arrêter. Les foules en colère ont pourchassé les policiers en uniforme et les indicateurs de la police. Plusieurs ont été tués, avant que les militaires ne les arrêtent — plus pour les protéger qu’autre chose ! Ainsi, la « liquidation de la police secrète » a été réalisée sans tarder par l’action des travailleurs eux-mêmes.

La junte a aussi promis de libérer les prisonniers politiques. Mais, ici encore, c’est l’action des masses qui a forcé la main des militaires : « La junte avait dit qu’elle libérerait tous les prisonniers politiques incarcérés ou en attente de jugement — exceptés ceux qui l’étaient pour crime — et que les prisonniers de Caxias devraient attendre les décisions officielles. » (Morning Star, 27 avril 1974)

La foule de 5 000 personnes qui a entouré la fameuse prison de Caxias exigeait la libération de tous les prisonniers, et rappelait ainsi sa promesse au nouveau régime.

Sans la permission ni les conseils de la junte, les travailleurs ont exercé leur droit de grève. De même, sans attendre le verdict des avocats, ils ont exercé leur droit à manifester : le 1er mai, 500 000 personnes ont manifesté dans les rues de Lisbonne. Les employés des journaux ont expulsé les rédacteurs fascistes, et, dans de nombreux cas, ils ont assuré eux-mêmes la parution des journaux.

Spontanément, les employés de la fonction publique ont tenu des réunions pour expulser les éléments fascistes qui étaient à la tête de leurs départements. L’humeur révolutionnaire s’est étendue comme un feu de paille à la base de l’armée. Les soldats paradaient avec des œillets rouges — symbole de la révolte — au bout de leurs fusils.

Le 1er mai, les marins ont manifesté avec les travailleurs, et portaient des banderoles réclamant le socialisme. Plus inquiétant pour la junte, une lettre est apparue dans le journal Republica, signée par des soldats, des marins et des aviateurs servant en Guinée qui y exigeaient la paix immédiate.

Spinola et sa clique regardaient avec horreur le mouvement des travailleurs portugais. Face à une mobilisation d’une telle ampleur, il était hors de question de recourir à la répression armée. L’armée elle-même aurait éclaté en morceaux.

Le courageux « démocrate » Spinola a décidé qu’il valait mieux rester discret. Les représentants des capitalistes et des propriétaires fonciers ont décidé d’attendre la fin de l’orage et de rechercher, en attendant, une solution de compromis provisoire.

Le bonapartiste Spinola a très bien compris que son aptitude à diriger et contrôler les masses passerait par le soutien des directions des syndicats et des partis ouvriers. Dans cette stratégie, le rôle principal a été joué par les dirigeants du Parti Communiste et du Parti Socialiste.

Avec l’arrivée de la démocratie, le PC et le PS ont soudainement connu une énorme croissance. De retour d’exil, Soares, le leader socialiste, et Cunhal, le leader communiste, ont été accueillis par des manifestations massives. Et tous deux se sont mis au service du « démocrate » Spinola.

Les dirigeants du PC, comme on l’a déjà vu au Chili et en Espagne, surpassaient tous les autres dans l’énergie qu’ils mettaient à proposer une alliance avec les généraux. Un premier rapport officiel du PC déclare : « Désormais, l’unité d’action de la classe ouvrière, des forces démocratiques et de la jeunesse est plus pressante que jamais, ainsi qu’une solide alliance entre les forces populaires et les militaires démocrates. »

Les différents messages que les dirigeants du PC ont adressés à la junte pour lui faire comprendre qu’ils étaient disposés à servir dans un Gouvernement Provisoire n’ont pas échappé à Spinola. Sous la direction, comme Premier ministre, de Da Palma Carlos, avocat de droite et chef d’entreprise, on retrouve un ministre des affaires étrangères « socialiste », un ministre « communiste » du Travail (naturellement !) et le leader du PC, Cunhal (sans portefeuille ministériel).

Cette situation n’est pas sans analogies historiques. Dans toute grande révolution, les premières phases rappellent toujours les « journées de février » de la Russie de 1917.

Avec le renversement du Tsar et l’irruption des masses populaires sur la scène politique, y compris des couches les plus arriérées et illettrées de la paysannerie, l’illusion de l’unité de toutes les classes sociales sur le programme de la démocratie a dominé. Les sentiments de soulagement et de victoire, dans les masses, en ont fait une proie facile pour la phraséologie des Mencheviks et des Socialistes Révolutionnaires, qui ont constitué un Gouvernement Provisoire avec les capitalistes « libéraux ».

Il est instructif de comparer la réaction de Lénine, alors exilé en Suisse, avec celle des « léninistes » portugais au moment de leurs « journées de février ». Le tout premier télégramme de Lénine aux Bolcheviks de Petrograd déclare : « Notre tactique : aucune confiance et aucun soutien pour le nouveau gouvernement. Kerensky [le chef “libéral” du gouvernement provisoire] est particulièrement suspect. Armer le prolétariat est la seule garantie. Pour des élections immédiates au conseil municipal de Petrograd. Aucun rapprochement avec les autres partis. » (Lénine, Collected Works, vol. 23, p. 292).

Au Portugal, le soi-disant Parti Communiste n’a cessé de plaider en faveur d’une coalition avec les partis du capitalisme « libéral ». Mais, comme le disait Lénine, ce n’est qu’en organisant la classe ouvrière, en l’armant et en lui inspirant la méfiance à l’égard des libéraux du genre Spinola-Kerensky, que les conquêtes des travailleurs peuvent être défendues et que la classe ouvrière peut engager sa conquête du pouvoir.

Au Portugal, un grand pas en avant a été franchi par la classe ouvrière. Les travailleurs estiment que le fascisme avait été vaincu par leur propre action. Ils sont en train de prendre conscience de leur force.

Cependant, aucun des problèmes fondamentaux se posant aux travailleurs n’a été résolu. L’arrivée de la « démocratie » les a simplement mis en relief. Les salaires — les plus bas d’Europe — continuent d’être minés par l’inflation. Le paysan pauvre est encore forcé de quitter sa ferme, la moitié de l’année, pour aller nourrir ses enfants. Le meilleur de la jeunesse portugaise est toujours captif de l’armée, pour quatre années de services à combattre dans d’insupportables guerres coloniales.

Pour la classe ouvrière, la démocratie n’est pas une vache sacrée, vénérée pour elle-même, mais un moyen d’atteindre son objectif. Si elle ne lui permet pas de résoudre les problèmes fondamentaux de son existence, elle perd toute valeur. Or la solution aux problèmes du peuple portugais est incompatible avec les intérêts de la classe des banquiers, des propriétaires terriens et des capitalistes, quelle qu’en soit la variété – fasciste ou « démocratique » !

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