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Le pessimisme de la bourgeoisie

Au début des années 1990, la chute de l’URSS et du bloc de l’Est plongèrent les capitalistes du monde entier dans l’euphorie. Ils proclamèrent la fin du communisme, du socialisme et du marxisme. L’intellectuel Francis Fukuyama annonçait même la « fin de l’histoire ». Le capitalisme était l’horizon définitif de l’humanité ; plus personne de sérieux ne contesterait ce système. Les merveilles de « l’économie de marché » allaient enfin librement ruisseler sur les cinq continents, à tout jamais.

A la tête de la seule superpuissance mondiale, la bourgeoisie américaine était saturée d’optimisme. Le 6 mars 1991, devant le Congrès des Etats-Unis, George Bush père annonçait l’avènement d’un « nouvel ordre mondial », un monde de paix, de stabilité, de prospérité – « un monde où les Nations unies, libérées de l’impasse de la guerre froide, sont en mesure de réaliser la vision historique de leurs fondateurs ».

Poudrière

Un quart de siècle plus tard, la crise mondiale du capitalisme et toutes ses répercussions politiques, diplomatiques et militaires apportent un démenti cinglant à ces pronostics. Le monde est ravagé par les guerres, le terrorisme, la misère et les inégalités croissantes. Il est plus instable que jamais.

De fait, nous traversons la période la plus turbulente de l’histoire. Elle se caractérise par des tournants extrêmement brusques. Ainsi, les interventions successives des impérialistes au Moyen-Orient ont plongé la région dans un chaos tel que l’administration américaine – première responsable de cette situation – est obligée de se rapprocher de l’Iran, ex-membre de « l’Axe du Mal », et donc de déstabiliser tout son système d’alliances régionales. L’intervention russe en Syrie – au nez et à la barbe de l’OTAN, réduite aux protestations verbales – est un autre tournant important dans les relations militaires et diplomatiques internationales.

L’impérialisme a transformé le Moyen-Orient en une immense et infernale poudrière. Comme toujours, ce sont les peuples, les pauvres et les travailleurs qui en subissent les conséquences. Elles sont effroyables. Mais précisément pour cette raison, une nouvelle explosion de la lutte des classes se prépare, dans la région, cinq ans après la vague révolutionnaire de 2011. On en a vu les premiers signes en Irak et, surtout, en Turquie. Mais l’Iran et l’Egypte – entre autres – se dirigent eux aussi vers de nouvelles conflagrations révolutionnaires.

Le pessimisme de la bourgeoisie

En dernière analyse, l’instabilité, les guerres et l’épidémie de terrorisme sont l’expression de l’impasse du système capitaliste à l’échelle mondiale. De ce point de vue, la crise de 2009 fut un tournant majeur de l’histoire moderne. Tout le reste en découle. Or cette crise, la plus grave depuis les années 30, n’en finit plus de s’approfondir. Après avoir frappé les Etats-Unis, l’Europe et le Japon, elle entraîne dans son gouffre les pays « émergents », à commencer par la puissante économie chinoise, dont le ralentissement se confirme de mois en mois et aggrave, en retour, la crise mondiale de surproduction. Le Brésil et la Russie s’enfoncent dans la récession.

La dynamique de la crise est telle que, désormais, la plupart des économistes bourgeois n’ont plus le cœur d’annoncer le retour « imminent » d’une « reprise ». Même leur optimisme artificiel s’est tari. Ils broient du noir, officiellement, publiquement. Par exemple, l’OCDE annonce un demi-siècle de stagnation économique, d’austérité drastique et de chômage de masse. Après quoi le capitalisme trouverait un point d’équilibre, sur les ruines de la crise, et recommencerait à se développer.

Des perspectives à si long terme n’ont pas de valeur scientifique, bien sûr, en particulier sous la plume d’économistes qui, d’habitude, sont incapables de prévoir le temps qu’il fera demain. Mais elles renferment tout de même une idée juste et importante : la crise actuelle n’est pas une simple variation conjoncturelle du cycle économique ; c’est une crise organique du système capitaliste, qui n’est plus capable de développer les forces productives au même rythme que par le passé. Cela signifie que les phases de reprise – et il y en aura, comme il y en a eu depuis 2009 – seront fragiles, faibles et de courte durée. Et en effet cela signifie, pour les travailleurs, des décennies de coupes budgétaires et de contre-réformes.

Le problème que posent ces perspectives, du point de vue de la bourgeoisie, est assez évident : les travailleurs ne vont pas accepter passivement et indéfiniment la destruction systématique de leurs conquêtes sociales ! C’est hors de question. La crise prépare les conditions d’une intensification de la lutte des classes dans tous les pays, sans exception. Et il faut être aveugle pour ne pas voir que cela a déjà commencé. Il y a eu la vague révolutionnaire des années 2000 en Amérique latine, puis la révolution arabe de 2011. A présent, c’est en Europe même que le processus commence à se développer, notamment sous la forme d’une soudaine polarisation politique.

Comment interpréter autrement l’ascension de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne et de Jérémie Corbyn en Grande-Bretagne ? Certes, Syriza sombre dans la gestion du capitalisme grec et Podemos est en difficulté du fait des erreurs de ses dirigeants. Ce n’est pas une surprise pour les marxistes : le réformisme de gauche se heurte à ses propres limites. Corbyn y sera lui-même confronté, tôt ou tard. Mais la signification de tous ces phénomènes est claire : il s’agit des premières étapes d’une réaction des masses aux politiques d’austérité qui sévissent en Europe depuis 2009. Et c’est, là encore, untournant majeur dans la vie politique du continent.

Explosion de colère

C’est dans ce contexte général qu’il faut comprendre l’explosion de colère des salariés d’Air France, le 5 octobre dernier, et l’impact de cette lutte sur la conscience de millions de travailleurs. Immédiatement, le gouvernement, les politiciens de droite et tous les médias bourgeois ont condamné les « violences » dont au moins deux chemises ont été victimes. Les « coupables » ont été officiellement traités de « voyous ». Or que fait-on de voyous, d’habitude ? On les traine devant la justice et on les punit. « Ce sera fait ! », rugissaient la classe dirigeante et ses innombrables relais politiques et médiatiques.

Forts de ce déluge de propagande et de l’arrestation de 5 salariés, le gouvernement et la classe dirigeante espéraient que la leçon serait apprise et que tout rentrerait dans l’ordre. Mais le 10 octobre, un sondage rapportait que 54 % des Français déclaraient « comprendre » la réaction explosive des travailleurs d’Air France à l’annonce du plan social. Puis la CGT et Solidaires ont annoncé qu’ils refusaient de participer à la « grande conférence sociale », cette farce annuelle organisée par le gouvernement. Puis un délégué CGT des chantiers navals de Saint-Nazaire a refusé de serrer la main de François Hollande et lui a longuement reproché, sous l’œil des caméras, de soutenir la violence patronale. Puis un pot de yaourt CGT a manqué – hélas – sa cible, Emmanuel Macron…

Bref, tout n’est pas « rentré dans l’ordre ». De très nombreux travailleurs se sont sentis immédiatement solidaires de leurs camarades d’Air France – et l’ont fait savoir. C’est le cas, en particulier, des militants syndicaux qui luttent au jour le jour, dans des conditions difficiles, contre la dégradation des conditions de travail, les licenciements, la baisse ou la stagnation des salaires, le chantage à l’emploi, le harcèlement moral – et toutes les formes de la dictature patronale.

Face à cette brusque montée de la « température sociale », le gouvernement a fait un pas en arrière et changé de ton à l’égard des travailleurs d’Air France. Mais c’est trop peu et trop tard : cette lutte est en passe de devenir le symbole d’une classe ouvrière qui, comme en Grèce, en Espagne, en Grande-Bretagne et ailleurs, n’en peut plus de la régression sociale. Aux directions syndicales, maintenant, de s’appuyer sur cette colère et cette solidarité pour organiser une lutte massive contre les 2900 suppressions de poste et pour l’abandon de toute sanction contre les 5 salariés poursuivis.

C’est aussi l’occasion de remettre le mot d’ordre de nationalisation au centre des débats, car la privatisation d’Air France, au début des années 2000, a débouché sur une catastrophe industrielle et sociale. Et ce qui vaut pour cette entreprise vaut pour l’ensemble de l’économie, qui est rongée par la soif de profits de quelques centaines de familles richissimes. Il est donc temps de passer à l’offensive. La crise est si profonde qu’il ne sera pas possible de défendre nos conditions de vie et de travail sans porter atteinte à la grande propriété capitaliste. Le mouvement ouvrier doit opérer un tournant, lui aussi, un tournant idéologique – et renouer avec les idées du socialisme révolutionnaire.

Edito du journal Révolution

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