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La magnifique grève générale des travailleurs guyanais, en mars et avril derniers, a donné aux capitalistes un avant-goût de ce qui les attend. Bien sûr, il y a en Guyane une situation spécifique, d’une gravité exceptionnelle. Mais ses causes fondamentales sont les mêmes qu’ailleurs. L’explosion de colère des travailleurs d’Air France, en octobre 2015, était une bonne illustration de l’état d’esprit qui se développe sous la surface de la société. Au moins aussi significatif était le soutien déclaré d’une majorité de travailleurs à l’égard des salariés d’Air France, qui étaient accusés de « violence » par toute la société officielle.

Depuis la crise de 2008, le processus de radicalisation s’est poursuivi sans interruption. Il s’est notamment exprimé par deux mouvements sociaux de grande ampleur – contre la casse des retraites en 2010, puis contre la loi Travail en 2016 – et par une cristallisation politique très nette : après 11 % des voix à la présidentielle de 2012, Mélenchon en a recueilli 19,6 % en avril 2017.

Le processus est évident sur le terrain électoral, puisque Mélenchon est passé de 4 à 7 millions de voix. Qu’en est-il sur le terrain des luttes sociales ? Si on le considère d’une façon superficielle, le mouvement de 2016 contre la loi Travail peut sembler n’être qu’une simple répétition de celui de 2010. On doit même souligner que les manifestations, lors des « journées d’action » de 2016, ont été moins massives qu’en 2010, et le mouvement de grèves reconductibles moins étendu. Mais en conclure qu’il y a eu un recul de la combativité serait une sérieuse erreur d’analyse.

Les dirigeants confédéraux des syndicats utilisent les « journées d’action » comme une soupape de sécurité permettant de faire tomber la pression au sein de la classe ouvrière. Ces journées ne sont pas organisées comme de véritables grèves générales de 24 heures. Il s’agit essentiellement de manifestations, qui sont parfois énormes, mais qui ne s’accompagnent pas d’un mouvement de grève national ayant un impact significatif sur l’économie. Celle-ci tourne alors à peu près comme les autres jours. Sur les manifestations viennent de nombreux militants politiques et syndicaux, des agents de la Fonction publique (qui souvent ont posé un jour de RTT), des étudiants, des lycéens, des chômeurs, des retraités – mais relativement peu de grévistes du secteur privé (hors délégués et militants syndicaux). Même le secteur public n’est que très partiellement mobilisé.

En référence aux « journées d’action », Nicolas Sarkozy ironisait : « désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit. » Cette fanfaronnade était bien de son genre, mais elle n’était pas vraiment du goût du patronat et des dirigeants syndicaux, car elle soulignait l’impuissance des « journées d’action » à faire reculer un gouvernement. Or voilà précisément ce qu’un nombre croissant de jeunes et de travailleurs ont compris, notamment sur la base de l’expérience de 2010. Et c’est surtout pour cette raison que les manifestations contre la loi Travail ont été moins massives que celles de l’automne 2010. Ce n’était pas l’expression d’un recul de la combativité ; c’était la conséquence d’une prise de conscience : la stratégie des « journées d’action » ne suffit pas. A quoi bon sacrifier une journée de salaire – si ce n’est plus – dans une mobilisation dont on sait d’avance qu’elle n’aura aucun impact sur la politique gouvernementale ? Depuis la défaite du mouvement de 2003 contre la « réforme » Fillon (retraites), les travailleurs et les militants syndicaux ont eu de nombreuses occasions d’y réfléchir.

Cette prise de conscience avait déjà débouché, à l’automne 2010, sur le développement de grèves reconductibles dans un certain nombre de secteurs (raffineries, ports et transport routier, entre autres). Mais la direction confédérale de la CGT refusait de lever le petit doigt pour soutenir et étendre ces grèves reconductibles, qui constituaient pourtant la seule chance de victoire. Bernard Thibault (CGT) prenait même ses distances avec ces grèves, publiquement, et se contentait d’appeler à de nouvelles « journées d’action ». Isolés, les grévistes reprirent le travail au bout de quelques semaines ; les journées d’action refluèrent et le mouvement fut battu.

A cet égard, le mouvement contre la loi Travail a marqué un progrès. Les délégués du congrès de la CGT, qui s’est tenu au milieu du mouvement, ont obligé la direction confédérale à prendre formellement position pour des grèves reconductibles. Certes, il y a loin d’une résolution de congrès au développement effectif de la grève sur le terrain. Les dirigeants confédéraux s’y refusaient obstinément. Ils continuaient d’organiser des « journées d’action » en complète contradiction avec la dynamique réelle de la lutte sur le terrain. Voyant la passivité et les vacillations de la direction confédérale, les travailleurs en grève reconductible cessèrent le mouvement assez vite. Beaucoup comprenaient qu’ils risquaient fort de se retrouver isolés, comme en 2010. C’est aussi ce qui explique que la grève reconductible a touché moins de secteurs, au total, en 2016 qu’en 2010. Cela ne reflétait pas une moindre combativité, mais une prudence dictée par l’expérience.

Reste que le congrès de la CGT a enregistré une nette radicalisation de la base militante. Celle-ci a tordu le bras de sa direction. Cela se reproduira à l’avenir. Les dirigeants seront obligés de s’adapter à l’humeur de la base, de virer à gauche – ou seront remplacés par des éléments plus radicaux. Ce processus se développera d’abord dans les syndicats d’entreprise, les structures interprofessionnelles et les fédérations. Mais il affectera aussi les sommets confédéraux de la CGT. N’oublions pas que le remplacement de Le Paon par Martinez, début 2015, a été imposé par la base de la CGT. Il a marqué un tournant vers la gauche, ou plus exactement une interruption de la dérive droitière, au moins sur le plan du discours.

Le même processus se développera dans les autres confédérations syndicales, avec des rythmes et des formes différentes, y compris à la CFDT. La longue dérive droitière de la direction de la CFDT finira par lui éclater à la figure. Notre organisation doit se garder de tout sectarisme à l’égard des militants de la CFDT. Ce syndicat organise des couches de travailleurs moins conscients et moins militants que ceux de la CGT, en moyenne. Mais d’une part, ce n’est qu’une moyenne : il y a des exceptions locales (exemple : la CFDT de Florange en 2013). Surtout, l’humeur de la base de la CFDT finira par changer. La crise du capitalisme provoquera une profonde polarisation interne à la CFDT.

La radicalisation des bases syndicales ne trouve pas d’expression adéquate au sommet. En conséquence, des organisations de base vont prendre des initiatives indépendantes de la stratégie des directions confédérales, voire contre la volonté de celles-ci. Le « Front social », qui regroupe un nombre croissant de structures syndicales, en est un bon exemple. Les mobilisations à l’appel du Front social ont eu un certain succès. Son dirigeant le plus connu, Mickaël Wamen, est un orateur et un lutteur talentueux. Il a acquis une autorité importante. Il critique ouvertement les directions syndicales, y compris de la CGT, pour leur refus d’organiser sérieusement la lutte contre la droite et le patronat.

Il y a un élément d’ultra-gauchisme dans la direction du Front social. Par exemple, Wamen n’a pas pris position sur les élections présidentielles. Par ailleurs, le Front social est investi par des militants et des organisations gauchistes qui, par leurs méthodes, pourraient en entraver le développement. Ceci dit, dans la mesure où l’émergence du Front social exprime la radicalisation des bases syndicales, il pourrait devenir un véhicule de mobilisations massives, à l’avenir. Il est donc possible qu’il joue un rôle important – et contribue, au passage, à l’émergence d’un courant de gauche dans le mouvement syndical.

D'après les perspectives de Révolution

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