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Ce sont des manifestations monstres qu’a connues la Roumanie cette semaine et surtout le week-end des 4-5 février : « 300’000 personnes sur la place de la Victoire à Bucarest ; 300’000 de plus ailleurs dans le pays », titre le quotidien Romania Libera. En tout plus d’un demi-million de Roumains dans la rue, dans un pays de 20 millions d’habitants : du jamais vu depuis 25 ans, depuis la « revolution » de 1989 qui avait mis à bas le régime de Nicolae Ceausescu.

 

Des manifestations qui ont finalement eu raison du décret édicté par le gouvernement en urgence mardi dernier, lequel décret entendait dépénaliser certains faits de corruption. L’ordonnance a été abrogée dimanche matin 6 février, sans pour autant mettre un terme aux manifestations…

Au vrai ce décret n’était rien d’autre, explique le Financial Times qu’« une trahison du peuple roumain par son propre gouvernement ». Et le quotidien économique de Londres d’expliquer : « Depuis que le pays a été admis dans l’Union européenne en 2007, l’Europe a exigé qu’il mette en place une justice indépendante efficace… Bruxelles avait imposé des procédures de contrôle et dans les dernières années la Roumanie avait fait montre d’une vraie volonté de mettre au pas la corruption endémique avec son Directorat National Anti-corruption (le DNA). Celui-ci avait poursuivi fonctionnaires et élus à tous les niveaux. Un ancien premier ministre, Adrian Nastase, avait été condamné à de la prison en 2012. Un second premier ministre, Victor Ponta, avait dû démissionner en 2015 suite à des accusations de complicité d’évasion fiscale et alors que des manifestations déjà importantes avaient embrasé les rues de Bucarest après l’incendie d’une discothèque qui avait fait 64 morts. » La boîte de nuit avait reçu ses autorisations d’ouverture grâce à quelque passe-droit : corruption encore…

Les progrès dans la lutte anti-corruption étaient demeurés constants sous la houlette du gouvernement de transition qui avait pris la suite de Ponta. « Dans les 8 premiers mois de 2016 le Directorat National Anti-corruption a lancé 777 procédures, mettant en accusation des ministres, des parlementaires et même des juges… C’est peut-être ça qui a été problématique », relève encore le Financial Times. « En essayant d’éradiquer la corruption y compris au niveau local, le DNA a touché le nerf sensible du puissant PSD, le parti de centre-gauche, qui est revenu au pouvoir en décembre dernier… Le décret de la semaine dernière ressemblait vraiment à une sorte rétrocommission profitant surtout aux barons locaux du parti, ceux qui ont permis ce retour » aux affaires du PSD et dont plusieurs étaient visés par des actions en justice…

Le décret a donc été abrogé, mais les manifestations n’ont pas cessé pour autant. Plusieurs heures après l’annonce de cette abrogation la place de la Victoire à Bucarest était encore noire de monde hier après-midi, dimanche, avec une foule demandant maintenant la démission du gouvernement.

Une démission qui est « hors de question », lui a répondu hier soir le premier ministre Sorin Grindeanu sur la chaîne de télévision Antenna 3 et de rappeler que seule une motion de censure au Parlement pourrait contraindre son gouvernement à jeter l’éponge. Et justement le gouvernement doit discuter le budget devant l’Assemblée Nationale cette semaine : « Ce sera l’occasion de vérifier la confiance que le Parlement élu (lui) accorde », a poursuivi le Premier Ministre.

De son côté, Liviu Dragnea, le tout-puissant patron du PSD, qui n’est pas au gouvernement mais qui aurait dû bénéficier du décret dépénalisant certains actes de corruption (il est lui-même sous le coup d’une procédure), avait choisi la chaîne Romania TV pour dire tout le mal qu’il pensait de ces manifestations, accusant pêle-mêle la main de l’étranger, ou « les multinationales » qui auraient selon lui financé cette colère populaire. Une sortie un peu étrange, note le site en ligne Romania Insider.com surtout « venant de quelqu’un qui est probablement le seul homme depuis 25 ans dont le nom a été copieusement hué par 600’000 personnes dans les rues du pays ».

Le gouvernement Grindeanu pourra-t-il effectivement perdurer ? A vrai dire, explique Liviu Avram dans l’éditorial d’Adevarul, quotidien de référence et l’un des plus anciens du pays : « La situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le gouvernement ressemble beaucoup à celle d’un délinquant pris en flagrant délit par la police, un délinquant à qui on vient de dire “haut les mains ou je tire” ; il sait qu’il ne peut plus rien faire, qu’il doit lever les bras et s’abstenir de tout mouvement brusque, de tout mouvement en fait. Le gouvernement est bien dans cette situation. Il a les mains en l’air et ne peut plus faire grand-chose. »

La conclusion s’impose, poursuit Liviu Avram : « Ce gouvernement a menti de manière si massive et si perverse tout au long de cette crise qu’il n’est plus en mesure de gouverner pendant les quatre prochaines années de son mandat théorique. » Nous aurons toujours peur, ajoute l’éditorialiste, « qu’il produise un autre décret d’urgence du même type que celui qui vient d’être abrogé. Une démission en bonne et due forme suivie par de nouvelles élections serait une solution. Sauf que le mécanisme constitutionnel qui pourrait y conduire est si lourd et si exigeant ; il demande pour ce faire un large consensus politique que cela paraît impossible. » De sorte, conclut-il, « que seul un miracle pourrait nous sortir de là ».

France Culture, 6 février 2017

 

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