Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Un texte de Ted Grant, fondateur de la Tendance Marxiste Internationale, sur la question de l'État, publié en 1997. Cet article se veut une synthèse de la théorie marxiste de l'État, à la lumière des développements ayant eu lieu depuis la publication de l'irremplaçable L'État et la révolution de Lénine.


La question de l’État a toujours été une question fondamentale pour les marxistes. C’est le thème central de certains textes les plus importants du marxisme comme L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État de Friedrich Engels et Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte de Marx. Mais la meilleure explication de l’essence de la théorie marxiste de l’État se trouve dans L’État et la révolution de Lénine, l’un des écrits politiques les plus importants du 20e siècle.

« Ce pouvoir, issu de la société, mais qui se dresse au-dessus d’elle et s’en sépare de plus en plus, voilà ce que représente l’État. » (Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État)

Curieusement, la question de l’État, malgré son énorme importance, n’occupe pas l’attention qu’elle mérite dans l’esprit des travailleurs, même des plus conscients. Ceci n’est pas un hasard. L’État n’aurait aucune utilité pour la classe dominante si les gens ne s’imaginaient pas qu’il s’agit de quelque chose d’inoffensif, d’impartial, se trouvant au-dessus des intérêts de classe et des personnes ou qui aurait « toujours existé ». En effet, la classe dominante n’a aucun intérêt à attirer l’attention des masses sur ce que représente réellement cette institution. Toute discussion sérieuse à ce sujet est considérée comme inacceptable.

La constitution, la monarchie, la « justice », toutes ces choses sont considérées comme acquises dans notre système qui se décrit comme une « démocratie ». Après tout, l’État n’est-il pas au service de tout un chacun ?

Le marxisme nous apprend que l’État, et à vrai dire toute forme d’État, est un instrument d’oppression d’une classe par une autre. L’État ne peut donc jamais être neutre. Dans le Manifeste communiste, Marx et Engels expliquent déjà que le « gouvernement de l’État n’est pas plus qu’un conseil qui gère les affaires communes à toute la classe bourgeoise ». En effet, dans un régime de démocratie bourgeoise formelle, chacun peut dire (plus ou moins) ce qu’il veut, mais en fin de compte ce sont les banques et les grands monopoles qui décident de notre sort. En d’autres mots, la démocratie bourgeoise n’est qu’une forme d’expression de la dictature du grand capital.

L’État est un instrument d’oppression ; il est l’organe de domination d’une classe sur une autre. Il est un pouvoir, expliquait Engels, qui se dresse au-dessus de la société et qui tend progressivement à s’éloigner de celle-ci.

Historiquement, l’État est né suite à la division de la société en classes sociales antagonistes. Sans l’existence de ce pouvoir spécial, qui se présente à la société comme un pouvoir « impartial », celle-ci se consumerait dans des luttes intestines et des guerres civiles. La seule existence de l’État est l’aveu de la réalité de contradictions irréconciliables au sein de la société. L’arbitrage de cette lutte de classes nécessite donc une institution spéciale qui maintient les tensions dans certaines limites et évite ainsi que la société s’autodétruise.

Choisissant ses mots avec une grande prudence, Lénine caractérise l’État comme « un pouvoir se situant en apparence au-dessus de la société ». Cette apparence de « légalité impartiale », de « justice pour tous », etc. est bénie par l’Église et la morale officielle. L’écrivain français Anatole France avait à l’époque ironisé sur « La majestueuse égalité des lois [qui] interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans la rue et de voler du pain ». Derrière la façade d’impartialité se cachent des intérêts de classe. Néanmoins, en période normale les gens sont habitués à l’accepter sans remettre l’État en question. Cette institution leur apparaît comme normale et immuable. Ceci est compréhensible, car depuis notre naissance l’État est omniprésent. C’est seulement lors de graves crises secouant la société jusque dans ses fondements que les gens commencent à remettre en question leurs habitudes, la routine et la tradition qui pèsent sur leur esprit comme un poids mort. C’est à ce moment qu’ils regardent la réalité en face. C’est à cet instant, quand les opprimés commencent à se lever contre leurs oppresseurs, que l’État révèle sa vraie nature.

À certaines époques, quand la lutte de classes est dans l’impasse, que la classe dirigeante n’est plus capable de gouverner avec ses vieilles méthodes et que la classe ouvrière, paralysée par sa direction, n’est pas en condition de la renverser, la tendance de l’État à se séparer de la société et à acquérir une plus grande indépendance se renforce. On assiste alors à un phénomène déjà remarqué à plusieurs occasions dans l’Histoire : le « césarisme » pendant la décadence de la République romaine et durant les régimes de monarchie absolue de la fin du féodalisme ; et le bonapartisme dans l’époque moderne. Dans toutes ces variantes, l’État - « l’exécutif » - s’élève au-dessus de la société, s’émancipant de toute forme de contrôle, y compris de la classe dominante. S’affirme alors le gouvernement « par l’épée » - la domination des militaires - qui prend habituellement la forme du règne absolu d’un seul individu. Au siècle dernier, Napoléon Bonaparte, Louis Bonaparte et Bismarck ont joué ce rôle. À l’époque moderne, nous pensons à Perón (en Argentine), De Gaulle (en France), Pinochet (au Chili) et à toute une série de dictateurs du Tiers-Monde. Souvent, un régime bonapartiste essaye de jouer au funambule entre les classes en les opposant les unes aux autres. Le dictateur a pour habitude de parler au nom de la « nation ». Mais caché derrière cette démagogie, cet État, comme n’importe quel autre, défend en fait les relations de productions existantes. Pour être exact, des phénomènes très particuliers (le bonapartisme prolétarien) se sont produits durant l’époque moderne, surtout dans les anciens pays coloniaux qui échappent aux schémas classiques.

La Commune de Paris

Il est du devoir des marxistes d’étudier l’Histoire, non à titre de passe-temps académique, mais afin d’en tirer des conclusions pratiques, tout comme, dans les académies militaires de la bourgeoisie, les officiers étudient les guerres de Napoléon et de Jules César pour préparer les futures batailles. Sans l’expérience de la Commune de Paris et de la Révolution russe de 1905, le Parti bolchevik n’aurait jamais pu élaborer le programme et les perspectives qui permirent la prise du pouvoir en 1917. De la même façon, Marx n’a pas sorti sa théorie de l’État de nulle part, elle a été tirée de l’expérience de la Commune de Paris.

Marx explique la véritable portée de la Commune de Paris dans une lettre à Kugelmann daté du 12 avril 1871 : Lire la suite

Partager cet article

Repost 0