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Souvenirs personnels sur Karl Marx  Paul Lafargue
A l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Karl Marx

C'est en février 1865 que je vis Karl Marx pour la première fois. L'Internationale avait été fondée le 28 septembre 1864 au meeting de Saint-Martin's Hall, et je venais de Paris pour l'informer des progrès de notre jeune association. M. Tolain, aujourd'hui sénateur de la République bourgeoise et l'un de ses représentants à la conférence de Berlin [1], m'avait donné une lettre de recommandation.

J'avais alors 24 ans. De toute ma vie, je n'oublierai l'impression que fit sur moi cette première rencontre. Marx était souffrant et travaillait au premier volume du Capital, qui ne parut que deux ans plus tard, en 1867. Il craignait de ne pouvoir mener son œuvre à bonne fin et accueillait toujours les jeunes avec sympathie, car, disait-il "il faut que je prépare ceux qui, après moi, continueront la propagande communiste".

Karl Marx est une des rares personnalités qui furent à même d'occuper une place de premier plan à la fois dans les sciences et dans l'activité publique ; il les liait de façon si intime qu'il est impossible de bien le comprendre si on sépare le savant du lutteur socialiste.

Tout en estimant que toute science doit être cultivée pour elle-même et qu'on ne doit jamais craindre les conclusions auxquelles la recherche scientifique peut aboutir il était d'avis que le savant, s'il ne veut pas déchoir, ne doit jamais cesser de participer activement à la vie publique, ne doit pas rester confiné dans son cabinet de travail ou dans son laboratoire comme un ver dans son fromage, sans se mêler à la vie, aux luttes sociales et politiques de ses contemporains.

"La science ne doit pas être un plaisir égoïste, disait Marx, ceux qui ont la chance de pouvoir se consacrer à des études scientifiques doivent être les premiers à mettre leurs connaissances au service de l'humanité". "Travailler pour l'humanité" était une de ses expressions favorites.

Il n'était pas venu au communisme pour des considérations sentimentales, quoiqu'il fût profondément sensible aux souffrances de la classe ouvrière, mais par l'étude de l'histoire et de l'économie politique. Il affirmait que tout esprit impartial, que n'influençaient pas des intérêts privés ou que n'aveuglaient pas des préjugés de classe, devait nécessairement arriver aux mêmes conclusions que lui.

Mais s'il étudiait le développement économique et politique de la société humaine sans idée préconçue, il n'écrivait que dans l'intention bien arrêtée de faire largement connaître le résultat de ses recherches et avec la ferme volonté de donner une base scientifique au mouvement socialiste qui, jusque-là, errait dans les brumes de l'utopie. Il ne se produisait en public que pour aider au triomphe de la classe ouvrière dont la mission historique est d'instaurer le communisme dès qu'elle aura pris en mains la direction politique et économique de la société...

Marx ne limita pas son activité au pays où il était né : "Je suis un citoyen du monde, disait-il, et je travaille là où je me trouve". Et, en effet, partout où le conduisirent les événements et les persécutions politiques, en France, en Belgique et en Angleterre, il prit une part des plus actives aux mouvements révolutionnaires qui s'y développaient.
Mais ce n'est pas l'agitateur socialiste inlassable, incomparable, c'est le savant qui m'apparut tout d'abord dans ce cabinet de travail de Maitland Park Road, où les camarades affluaient de tous les coins du monde civilisé pour interroger le maître de la pensée socialiste. Cette pièce est devenue historique, et il faut la connaître pour pénétrer dans l'intimité de la vie intellectuelle de Marx.

Elle était située au premier étage et la large fenêtre par où la lumière entrait, abondante, donnait sur le parc. Des deux côtés de la cheminée et vis-à-vis de la fenêtre se trouvaient des rayons chargés de livres, en haut desquels des paquets de journaux et de manuscrits montaient jusqu'au plafond. Vis-à-vis de la cheminée et de l'un des côtés de la fenêtre, il y avait deux tables couvertes de papiers, de livres et de journaux. Au milieu de la pièce, à l'endroit le mieux éclairé, se trouvait une petite table de travail très simple, longue de trois pieds et large de deux, avec un fauteuil tout en bois. Un divan en cuir était placé entre le fauteuil et les rayons de livres, face à la fenêtre ; Marx s'y étendait de temps à autre pour se reposer. Sur la cheminée, des livres encore se mêlaient aux cigares, aux allumettes, aux boîtes à tabac, aux pèse-lettres, aux photographies de ses filles, de sa femme, de Wilhelm Wolff et de Friedrich Engels.

Marx était grand fumeur. "Le Capital ne me rapportera jamais ce que m'ont coûté les cigares que j'ai fumés en l'écrivant", me disait-il. Mais il était encore plus grand gaspilleur d'allumettes : il oubliait si souvent sa pipe ou son cigare, il devait si souvent les rallumer qu'il vidait les boîtes d'allumettes avec une rapidité incroyable.

Marx ne permettait à personne de mettre de l'ordre, ou plutôt du désordre, dans ses livres et ses papiers. Car leur désordre n'était qu'apparent : en réalité tout était à sa place, et il trouvait toujours sans peine le livre ou le cahier dont il avait besoin. Même au cours d'une conversation, il s'interrompait souvent pour montrer dans le livre un passage ou un chiffre qu'il venait de citer. Il ne faisait qu'un avec son cabinet de travail où livres et papiers lui obéissaient comme les membres de son corps.

Dans la façon de placer ses livres, il ne faisait aucun cas de la symétrie formelle : les in-quarto, les in-octavo et les brochures se pressaient les uns contre les autres. Il les rangeait non d'après leurs dimensions, mais d'après leur contenu ; ils étaient ses instruments de travail, et non des objets de luxe. "Ce sont mes esclaves. disait-il, et ils doivent me servir comme je l'entends". Il les maltraitait sans égard pour leur format, leur reliure, la beauté du papier ou de l'impression ; il cornait les pages, couvrait les marges de coups de crayon, soulignait tel ou tel passage ; il n'y faisait pas de notes, mais marquait d'un point d'exclamation ou d'interrogation les endroits où l'auteur passait la mesure. Son habitude de souligner lui permettait de retrouver aisément le passage cherché. Il lisait et relisait, à des années d'intervalle, ses cahiers de notes et les passages soulignés dans ses livres, pour les garder fidèlement dans sa mémoire, qui était d'une netteté et d'une précision extraordinaires. Il l'avait exercée dès sa jeunesse, selon le conseil de Hegel, en apprenant par cœur des vers dans des langues qu'il ignorait.

Il connaissait par cœur Henri Heine et Goethe, qu'il citait souvent dans sa conversation. Il lisait les poètes de toutes les littératures européennes. Tous les ans, il relisait Eschyle dans le texte grec original. Il admirait Eschyle et Shakespeare qu'il considérait comme les deux plus grands génies dramatiques qu'ait produits l'humanité. Il s'était livré à des études approfondies sur Shakespeare qui lui inspirait une admiration sans bornes et dont il connaissait tous les personnages, même les plus insignifiants. Toute la famille Marx professait un véritable culte pour le grand dramaturge anglais ; ses trois filles le savaient par cœur. Après 1848, voulant se perfectionner dans la connaissance de l'anglais qu'il lisait bien, il rechercha et classa toutes les expressions propres à Shakespeare ; il en fit autant pour une partie de l'œuvre polémique de William Cobbet, qu'il avait en très haute estime. Dante et Robert Burns étaient au nombre de ses poètes favoris, et il avait grand plaisir à écouter ses filles déclamer ou chanter les satires ou les poèmes d'amour du poète écossais.

Cuvier, travailleur infatigable et l'un des grands maîtres de la science, avait installé au Museum de Paris, dont il était le directeur, un certain nombre de cabinets de travail pour son usage personnel. Chacun d'eux, destiné à une occupation particulière, contenait les livres, instruments et matériel anatomique nécessaires. Quand il se sentait fatigué d'un travail, Cuvier passait dans un autre cabinet, s'y livrait à un autre genre d'étude. On prétend que ce simple changement d'occupations intellectuelles était un repos pour lui.

Marx était aussi infatigable que Cuvier, mais il n'avait pas les moyens de se faire installer plusieurs cabinets de travail. Pour se reposer, il arpentait sa chambre ; de la porte à la fenêtre, son passage était marqué sur le tapis usé jusqu'à la corde par une raie aussi nette qu'une piste dans une prairie.

De temps à autre, il s'étendait sur le divan et lisait un roman : il en lisait jusqu'à deux ou trois à la fois, allant de l'un à l'autre. Comme Darwin, il était grand liseur de romans. Il aimait surtout ceux du dix-huitième siècle, et particulièrement le Tom Jones de Fielding. Les auteurs modernes qu'il lisait le plus étaient Paul de Kock, Charles Lever, Alexandre Dumas père et Walter Scott dont il considérait l'Old Mortality comme une œuvre magistrale. Il avait une prédilection particulière pour les récits d'aventures et les contes amusants.

Il plaçait Cervantès et Balzac au-dessus de tous les autres romanciers. Il voyait dans Don Quichotte l'épopée de la chevalerie à son déclin, dont les vertus allaient devenir, dans le monde bourgeois naissant, un objet de moquerie et de ridicule. Et il avait une telle admiration pour Balzac qu'il se proposait d'écrire un ouvrage critique sur la Comédie humainedès qu'il aurait terminé son œuvre économique. Balzac, l'historien de la société de son temps, fut aussi le créateur de types qui, à l'époque de Louis-Philippe, n'existaient encore qu'à l'état embryonnaire et ne se développèrent complètement que sous Napoléon III, après la mort de l'écrivain. Marx lisait couramment toutes les langues européennes et en écrivait trois : l'allemand, le français et l'anglais, si bien que ceux qui possédaient ces langues en étaient étonnés. "Une langue étrangère est une arme dans les luttes de la vie", avait-il l'habitude de dire.

Il avait une grande facilité pour les langues et ses filles en héritèrent. A 50 ans, il entreprit l'étude du russe et, quoique cette langue n'eût aucun rapport étymologique avec les langues anciennes et modernes qu'il connaissait, il en savait assez au bout de six mois pour trouver plaisir à la lecture des poètes et écrivains russes qu'il aimait le plus : Pouchkine, Gogol et Chtchédrine. S'il entreprit l'étude du russe, ce fut pour pouvoir lire les documents rédigés par les commissions d'enquêtes officielles dont le gouvernement du tsar empêchait la divulgation à cause de leurs révélations terribles. Des amis dévoués les lui envoyaient, et il fut certainement le seul économiste d'Europe occidentale à pouvoir en prendre connaissance.

A part les poètes et les romanciers, Marx avait un moyen original de se distraire : les mathématiques, pour lesquelles il avait une prédilection toute particulière. L'algèbre lui apportait même un réconfort moral ; elle le soutint aux moments les plus douloureux de son existence mouvementée. Pendant la dernière maladie de sa femme, il lui fut impossible de s'occuper de ses travaux scientifiques ordinaires ; il ne pouvait sortir de l'état pénible où le mettaient les souffrances de sa compagne qu'en se plongeant dans les mathématiques. C'est pendant cette période de souffrances morales qu'il écrivit un ouvrage sur le calcul infinitésimal, ouvrage d'une grande valeur, assurent les mathématiciens qui le connaissent... Marx retrouvait dans les mathématiques supérieures le mouvement dialectique sous sa forme la plus logique et la plus simple. Une science, disait-il, n'est vraiment développée que quand elle peut utiliser les mathématiques.

Sa bibliothèque, qui comptait plus de mille volumes soigneusement rassemblés au cours d'une longue vie d'études ne lui suffisait pas : il fut pendant des années un hôte assidu du British Museum dont il appréciait fort le catalogue.

Ses adversaires eux-mêmes ont été obligés de reconnaître l'étendue et la profondeur de ses connaissances qui embrassaient non seulement son domaine propre, l'économie politique, mais aussi l'histoire, la philosophie et la littérature universelle.

Quoiqu'il se couchât à une heure très avancée de la nuit, il était toujours debout entre huit et neuf heures du matin ; il absorbait son café noir, parcourait les journaux et passait dans son cabinet de travail où il travaillait jusqu'à deux ou trois heures de la nuit. Il ne s'interrompait que pour prendre ses repas et faire, le soir, quand le temps le permettait, une promenade du côté de Hampstead Heath ; dans la journée, il dormait une heure ou deux sur son canapé. Pendant sa jeunesse, il lui arrivait de passer des nuits entières à travailler.

Pour lui, le travail était devenu une passion qui l'absorbait au point de lui faire oublier l'heure des repas. Souvent il fallait l'appeler à plusieurs reprises avant qu'il descendît dans la salle à manger, et il avait à peine avalé la dernière bouchée qu'il remontait dans son cabinet.

Il mangeait peu et s'efforçait de remédier à son manque d'appétit en usant de mets fortement épicés, tels que le jambon, le poisson fumé, le caviar et les cornichons ; son estomac payait fatalement pour sa formidable activité cérébrale.

Il sacrifiait tout le corps au cerveau : penser était sa plus grande jouissance. Je l'ai souvent entendu répéter le mot de Hegel, son maître de philosophie au temps de sa jeunesse : "Même la pensée criminelle d'un bandit est plus grande et plus noble que toutes les merveilles du ciel".

Il fallait une constitution vigoureuse pour mener ce mode de vie peu ordinaire et fournir ce travail intellectuel épuisant. Marx était en effet solidement bâti : d'une taille au-dessus de la moyenne, les épaules larges, la poitrine bien développée, il avait le corps bien proportionné, quoique le tronc fût un peu trop long par rapport aux jambes, ce qui est fréquent chez les Juifs. S'il avait fait de la gymnastique dans sa jeunesse, il serait devenu extrêmement fort. Le seul exercice physique qu'il pratiquait régulièrement était la marche ; il pouvait marcher ou gravir des collines pendant des heures, en bavardant et en fumant, sans ressentir la moindre fatigue. On peut affirmer que dans son cabinet il travaillait en marchant, ne s'asseyant que pour de courts moments, afin d'écrire ce que son cerveau avait élaboré tandis qu'il allait et venait dans la pièce. Même en conversant, il aimait marcher, s'arrêtant de temps en temps, quand la discussion s'animait ou que l'entretien prenait de l'importance.

Pendant des années, je l'ai accompagné dans ses promenades du soir à Hampstead Heath ; c'est au cours de ces marches à travers les prairies qu'il fit mon éducation économique. Il développait devant moi, sans peut-être le remarquer, tout le contenu du premier volume du Capital, au fur et à mesure qu'il l'écrivait.

Chaque fois, à peine rentré, je notais de mon mieux ce que je venais d'entendre ; au début, je devais fournir un très gros effort pour suivre le raisonnement de Marx, si complexe et profond. Malheureusement, j'ai perdu ces précieuses notes ; après la Commune, la police a pillé mes papiers à Paris et à Bordeaux.

Je regrette surtout la perte des notes écrites un soir où Marx m'avait exposé, avec cette richesse de preuves et de réflexions qui lui était particulière, sa théorie géniale du développement de la société humaine. J'avais l'impression qu'un voile s'était déchiré devant mes yeux. Pour la première fois. je sentais clairement la logique de l'histoire mondiale et pouvais ramener à leurs causes matérielles les phénomènes, si contradictoires en apparence, du développement de la société et de la pensée humaines. J'étais comme ébloui, et je conservai cette impression pendant des années.

Cette impression, les socialistes de Madrid [2] l'éprouvèrent eux aussi lorsque, avec mes faibles moyens, je développai devant eux cette théorie, la plus géniale des théories de Marx, et, sans aucun doute, une des plus géniales qu'ait jamais conçue un cerveau humain.

Le cerveau de Marx était armé d'une multitude de faits tirés de l'histoire et des sciences naturelles, ainsi que de théories philosophiques, de connaissances et d'observations amassées au cours d'un long travail intellectuel et dont il savait admirablement se servir. On pouvait l'interroger n'importe quand et sur n'importe quoi : on était sûr de recevoir la réponse la plus satisfaisante qu'on pût souhaiter, toujours accompagnée de réflexions philosophiques de portée générale. Son cerveau était comme un navire de guerre encore au port, mais sous pression, toujours prêt à partir dans n'importe quelle direction sur l'océan de la pensée.

Certes, le Capital révèle une intelligence d'une vigueur magnifique et d'un savoir extraordinaire, mais pour moi, comme pour tous ceux qui ont connu Marx de près, ni leCapital, ni aucun de ses autres écrits ne révèlent toute l'envergure de son génie et de son savoir. Il était très au-dessus de ses œuvres.

J'ai travaillé avec Marx ; je n'étais que le secrétaire à qui il dictait, mais j'ai ainsi eu l'occasion d'observer sa façon de penser et d'écrire. Le travail lui était à la fois facile et difficile : facile, parce que d'emblée les faits et les idées concernant le sujet à traiter se présentaient en foule à son esprit ; difficile précisément en raison de cette abondance qui compliquait et rendait plus longue l'exploration complète de ses idées.

Vico disait : "La chose n'est un corps que pour Dieu, qui sait tout ; pour les hommes qui ne voient que l'extérieur, ce n'est qu'une surface".

Marx saisissait les choses à la façon du Dieu de Vico ; il n'en voyait pas seulement la surface, il pénétrait à l'intérieur, en étudiait tous les éléments dans leurs actions et réactions réciproques, isolait chacun de ces éléments et suivait l'histoire de son développement. Puis il passait de la chose au milieu qui l'entourait, observait l'effet de celui-ci sur celle-là, et réciproquement. Il remontait à l'origine de l'objet, aux transformations, évolutions et révolutions qu'il avait subies, pour aboutir enfin à ses effets les plus éloignés. Il voyait non pas une chose isolée, un phénomène en soi sans rapport avec son milieu, mais un monde complexe en mouvement perpétuel.

Et il voulait exprimer toute la vie de ce monde, dans ses actions et réactions si variées et constamment changeantes. Les écrivains de l'école de Flaubert et de Goncourt se plaignent de la difficulté qu'il y a à rendre exactement ce que l'on voit, et cependant ce qu'ils veulent décrire, ce n'est que la surface, l'impression qu'ils ont des choses. Leur travail littéraire n'est qu'un jeu comparé à celui de Marx. Il fallait une puissance de pensée extraordinaire pour saisir la réalité, et un art non moins extraordinaire pour rendre ce qu'il voyait et ce qu'il voulait faire comprendre.

Jamais Marx n'était satisfait de son travail, toujours il y apportait des changements et toujours il trouvait que l'expression était inférieure à la conception...

Marx unissait les deux qualités du penseur génial. Il n'avait par son pareil pour dissocier un objet en ses divers éléments et pour le reconstruire ensuite magistralement dans tous ses détails et ses différentes formes de développement, et en découvrir la connexion interne. Sa démonstration ne s'appuyait pas sur des abstractions, ainsi que le lui ont reproché des économistes incapables de penser. Il n'employait pas la méthode des géomètres qui, après avoir pris leurs définitions dans le milieu environnant, font complètement abstraction de la réalité lorsqu'il s'agit d'en tirer les conséquences. On ne trouvera pas dans le Capital une définition unique, une formule unique, mais une série d'analyses de la plus grande finesse, rendant les nuances les plus subtiles et jusqu'aux moindres différences.

Marx commence par la constatation de ce fait évident que la richesse de la société où domine le mode de production capitaliste apparaît comme une immense accumulation de marchandises. La marchandise - fait concret, et non abstraction mathématique - est donc l'élément, la cellule de la richesse capitaliste. Marx prend la marchandise, la tourne et la retourne dans tous les sens, en met l'intérieur au jour, découvre les uns après les autres tous ses secrets, dont les économistes officiels n'avaient pas eu la moindre idée, bien qu'ils soient plus nombreux et plus profonds que les mystères de la religion catholique. Après avoir examiné la marchandise sous toutes ses faces, il découvre ses rapports avec les autres marchandises dans l'échange, et remonte ensuite à sa production et aux conditions historiques de cette production. Considérant les différentes formes de la marchandise, il montre comment elle passe de l'une à l'autre, comment l'une produit nécessairement l'autre. Le développement logique des phénomènes est présenté avec un art si parfait qu'on pourrait croire que Marx l'a imaginé, et cependant il est tiré de la réalité, c'est l'expression de la dialectique réelle de la marchandise.
Marx travaillait toujours avec une conscience extrême.

Pour chaque fait, chaque chiffre qu'il donnait, il s'en référait aux meilleures autorités. Il ne se contentait pas de renseignements de seconde main, il allait toujours à la source, quelque effort que cela pût lui coûter. Et il était capable de courir à la bibliothèque du British Museum même pour vérifier un fait secondaire. Jamais ses critiques n'ont pu trouver chez lui la moindre inexactitude ou lui prouver que sa démonstration s'appuyait sur des faits ne résistant pas à un examen sérieux.

Cette habitude de remonter aux sources le conduisait à lire les auteurs les moins connus et qu'il est seul à citer. A voir la quantité de ces citations dans le Capital, on serait tenté de croire que l'auteur a pris plaisir à étaler son savoir. Mais il n'en est rien : "J'exerce la justice historique, disait Marx, j'accorde à chacun ce qui lui revient". Il croyait en effet devoir nommer l'écrivain qui avait été le premier à exprimer une idée, ou qui en avait trouvé l'expression la plus exacte, même si c'était un écrivain de peu d'importance et à peine connu.

Sa conscience littéraire était aussi sévère que sa conscience scientifique. Jamais il ne se serait appuyé sur un fait dont il n'était pas tout à fait sûr ; jamais non plus il ne se serait permis de traiter un sujet sans l'avoir étudié à fond. Il ne publiait rien qu'il n'eût remanié à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il eût trouvé la forme qui lui convenait le mieux. L'idée de donner au public une étude insuffisamment travaillée lui était insupportable. Montrer ses manuscrits avant d'y avoir mis la toute dernière main eût été pour lui un martyre. Ce sentiment était si fort qu'il eût préféré - il me le dit un jour - brûler ses manuscrits que de les laisser inachevés.

Sa méthode de travail lui imposait des tâches dont ses lecteurs peuvent difficilement se faire une idée. Ainsi, pour écrire les quelque vingt pages du Capital sur la législation anglaise relative à la protection du travail, il dut lire toute une bibliothèque de Livres bleus contenant les rapports des commissions d'enquête et des inspecteurs de fabriques d'Angleterre et d'Ecosse. Il les lut du commencement à la fin, comme le montrent les nombreux coups de crayon qu'il y donna. Il les mettait au nombre des documents les plus importants, les plus considérables pour l'étude du régime de production capitaliste, et il avait une si haute opinion de ceux qui les rédigèrent qu'il doutait qu'on pût trouver alors dans un autre pays d'Europe "des hommes aussi compétents, aussi impartiaux et aussi nets que les inspecteurs de fabriques d'Angleterre". Il leur a hautement exprimé sa reconnaissance dans la préface de son Capital.

Marx puisa une documentation considérable dans ces Livres bleus, que tant de membres de la Chambre des Communes comme de la Chambre des Lords, à qui ils étaient distribués, n'utilisaient que comme des cibles sur lesquelles on tire pour mesurer, au nombre de pages que la balle traverse, la force de percussion de l'arme. D'autres les rendaient au poids, et ils n'auraient pu faire mieux, car cela permit à Marx de les acheter à bon marché, chez un marchand de vieux papiers de Long Acre, où il allait de temps en temps passer en revue livres et paperasses. Le professeur Beesly a dit un jour que Marx est l'homme qui a le plus utilisé les enquêtes officielles d'Angleterre et les a fait connaître au monde. Le professeur Beesly ignorait sans doute qu'avant 1845 déjà Engels avait tiré des Livres bleus une riche documentation dont il se servit pour écrire son livre sur la situation des classes laborieuses en Angleterre.

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