Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La négociation d’entreprise a-t-elle tué la grève ?

On oppose souvent grèves et négociations. D’un côté, il est souvent suggéré que le maintien de conflits serait le symptôme de dysfonctionnements persistants de la « démocratie sociale » française, fragilisée par la persistance d’une culture syndicale conflictuelle – et donc archaïque – et le développement insuffisant de la pratique de la négociation en entreprise. De l’autre, la multiplication des dispositifs de concertation et de négociation collective, aux différents échelons des relations professionnelles (entreprises, branches professionnelles, territoires, interprofessionnel…), est appréhendée comme une cause majeure du déclin des luttes syndicales et de la « crise » du syndicalisme.

Plusieurs raisons sont mobilisées pour établir un lien entre l’essor des négociations collectives et l’affaiblissement des luttes. La première pointe l’éloignement des syndicalistes vis-à-vis des salariés qu’impliquerait leur engagement dans le travail de négociation avec les directions. Parce que l’activité de négociation est une activité chronophage, elle aurait pour effet de déplacer le centre de gravité de l’action syndicale : autrefois située au cœur des bureaux et des ateliers au contact direct des salariés, l’action des représentants syndicaux se limiterait à présent essentiellement à des relations closes de face-à-face avec les directions. Ensuite, certains soulignent que les organisations syndicales ont tiré de leur intégration institutionnelle de nouvelles ressources (financières, matérielles, humaines) qui les dispenseraient d’avoir à engager un travail de syndicalisation autrefois indispensable pour récolter les cotisations nécessaires au financement de l’organisation[1]. Enfin, l’intégration des syndicalistes dans d’innombrables dispositifs institutionnels de concertation et de négociation aurait eu pour effet de les convertir à une « culture de la négociation » plus consensuelle[2].

Négociations et conflits : une combinaison plus qu’une opposition

Contrairement à l’image caricaturale qui en est souvent renvoyée, il ne fait aucun doute que les syndicalistes français ne sont pas « naturellement » réfractaires au principe et à la pratique de la négociation. Même si la manière de concevoir les « bonnes manières » de négocier divergent d’un syndicat à l’autre[3], l’immense majorité des militants syndicaux font de la recherche de compromis sociaux, au moyen de la négociation, la finalité légitime de leur action. Assurément, l’intense développement de la pratique de la négociation collective en entreprise, initié par les lois Auroux il y a trente ans, a effectivement contribué à bouleverser les pratiques des représentants syndicaux, en les amenant à faire du travail de représentation et de négociation une part essentielle de leur activité militante. Pour autant, le temps et l’énergie qu’ils y consacrent n’impliquent aucunement qu’ils aient renoncé à faire appel à la mobilisation des salariés, et à la grève en particulier. Les résultats de l’enquête REPONSE de 2004-2005 indiquent de façon claire et continue que, dans les pratiques des militants, le recours aux modes d’action protestataire et l’investissement dans la négociation ne s’opposent pas : au contraire, elles se combinent. C’est en effet dans les établissements où les réunions de négociation sont les plus fréquentes et où les thèmes de négociation discutés sont les plus variés, que les grèves et les autres formes de conflit collectif sont les plus fréquents. Dans les établissements où les négociations collectives ne sont pas (ou rarement) organisées, les grèves sont tout aussi rares[4].

Ce constat se vérifie pour la période 2008-2010 : quelque-soit leur taille, les établissements où se sont déroulées des négociations salariales ont davantage de probabilité d’avoir connu des conflits avec grèves ou des conflits sans grève (cf. graphique ci-dessous et tableau en annexe). En somme, l’absence de négociations collectives n’implique pas une plus grande propension des salariés à se mettre en grève. C’est plutôt l’inverse qui semble fonctionner.

lire la suite...

Partager cet article

Repost 0