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Le Mythe de Prométhée / Paul Lafargue

Prométhée, l'indomptable Titan, qui, enchaîné et les flancs déchirés par le vautour, menace encore Zeus, est devenu pour les mythologues anciens et modernes la poétique et héroïque personnification de l'invention du feu, qu'il dérobe au ciel et communique aux hommes, à qui il enseigne l'usage pour le travail des métaux.

Un orientaliste, M.F. Baudry, attribue une origine aryenne au mythe et au nom de Prométhée : pramantha désigne en sanscrit le bâton qui tourne dans un trou pratiqué au centre d'un disque de bois, et pramathyus, celui qui obtient du feu par ce procédé. Les Grecs dérivaient son nom de , connaître en avance, prévoir : Prométhée est le prévoyant, et son frère Épiméthée, l'imprévoyant. Eschyle l'appelle le "prévoyant" (Prométhée, v. 85), "le fils ingénieux de Thémis aux sages conseils" (ib., v. 18), "le rusé, l'artificieux" (ib., v. 62). Il est, pour Hésiode, ainsi que pour Eschyle, l'être subtil, astucieux, intelligent. Son nom n'avait pour les Grecs aucune liaison étymologique avec le feu.

L'interprétation du mythe, acceptée sans conteste, n'aurait quelque chance d'être incontestable que si Zeus, le bourreau du Titan, était un dieu primitif, dont l'origine, comme celle de Gaia, se perdrait dans la nuit des temps ; il est au contraire contemporain de Prométhée, qui le traite de "chef nouveau des bienheureux" (ib., v. 96), d'usurpateur du trône de Kronos, dont il est le premier né d'après l'Iliade et le troisième d'après Hésiode. Il appartenait à la troisième génération des divinités masculines du Panthéon hellène qui avaient été précédées par Gaia, "la Mère de tout" (ib., v. 90). Il faudrait donc admettre que les Grecs préhistoriques seraient les hommes les plus inférieurs dont on aurait connaissance ; puisqu'on n'a pas encore trouvé de horde sauvage, qui ne connût le feu, qui ne l'employât pour se chauffer, cuire les aliments et éloigner les bêtes féroces et qui ne le produisît par le frottement de deux morceaux de bois. Il est plus que probable que les Aryens, avant d'émigrer de l'Inde, possédaient le feu : en tous cas, les Hellènes l'utilisaient pour le travail des métaux avant la naissance de Zeus et de Prométhée, puisque les Cyclopes, qui fabriquèrent les foudres que le fils de Kronos lança contre les Titans, étaient, d'après Hésiode, fils d'Ouranos, c'est-à-dire de la première génération des divinités masculines. D'ailleurs, Prométhée, lui-même, reconnaît que les hommes connaissaient le feu et qu'il n'eut à leur enseigner qu'à tirer les présages de la flamme (ib., v. 499) et qu'un "peuple sauvage, les Chalybes, savaient forger le fer" (ib., v. 709-710).

Prométhée n'avait donc pas à communiquer le feu aux Hellènes préhistoriques, ni à leur enseigner l'usage : il faut chercher une autre interprétation au mythe.

– II. Le culte du feu –

Le feu, générateur de force motrice et agent principal de la production capitaliste, est une des premières inventions de la sauvagerie : son usage, bien mieux que l'emploi du caillou et de la branche d'arbre, comme armes et outils distingue l'homme du singe anthropoïde. Son utilité impressionne si vivement l'imagination de l'homme primitif, dès qu'il s'organise en tribus, clans et familles matriarcales et patriarcales, il lui rend un culte, qui, en Grèce et en Italie, persiste jusqu'au christianisme et qui survit dans le catholicisme : les cierges qu'on allume sur les autels et les lumières qu'on entretient jour et nuit devant les images saintes sont les restes de ce culte sauvage.

La conservation du feu, long et pénible à obtenir par frottement, incombe aux femmes des peuplades sauvages ; lorsque la horde change de campement, elles transportent dans des écorces les tisons, enfouis sous la cendre : de nos jours les bergers de Sicile, pour avoir toujours du feu, ont un morceau allumé de férule, plante de la famille des Ombellifères, dont la moelle prend feu aisément, et le conserve sous la cendre ; c'est précisément dans une tige de férule, narthex, que Prométhée, d'après Hésiode et Eschyle, cacha le tison dérobé à l'Olympe. Le vestibule des basiliques de l'Eglise primitive portait le nom de narthex, probablement en souvenir du rôle joué par la plante pour la conservation du feu dans les temps préhistoriques de l'Hellade.

Une déesse, Hestia, dont le nom signifie foyer et par extension, maison, demeure, et qui correspond à la Vesta des Romains, avait chez les Grecs la garde du feu sacré de chaque famille et de chaque cité : elle recevait les prémices de tous les sacrifices et dans les festins la première libation était faite en son honneur. Son autel à Delphes était l'objet d'une singulière vénération : il était le "foyer commun" de la Grèce, on y venait chercher un tison pour rallumer le feu des temples quand il venait à s'éteindre. Dans les sanctuaires qu'elle partageait avec Zeus et d'autres dieux, c'était toujours à elle qu'on faisait d'abord hommage des offrandes et des holocaustes, comme à la divinité la plus antique et la plus vénérée ; et à Olympie, lors des jeux, le premier sacrifice qu'offrait la Grèce assemblée était pour Hestia, le second pour Zeus (Pausanias, v. 14). Elle était l'aînée des enfants de Rhéa et de Kronos (Théogonie, v. 453). Poséidon voulant suivre l'exemple de Zeus, qui avait épousé sa soeur Héra, proposa de la prendre pour femme : le mariage de Zeus et de Héra, que les Crétois appelaient le mariage sacré, indique que les unions sexuelles avaient lieu dans le sein de la horde, entre femmes et hommes de la même génération, qui se considèrent comme frères et soeurs : Mac Lennan, qui a retrouvé ces moeurs dans les hordes australiennes, les nomme endogamiques. Hestia reste vierge ; il est vrai, avec la permission de Zeus, devenu chef de la famille Olympienne. Callimaque, dans l'Hymne à Artémis, dit que cette déesse obtint semblable autorisation, ainsi que les nymphes qui l'accompagnaient. Rester vierge, dans les temps préhistoriques, ne signifie pas faire voeu de virginité et de chasteté, mais refuser de se soumettre au joug du mariage patriarcal, que Zeus avait intronisé dans l'Olympe. Les femmes qui, sur terre, n'acceptaient pas la coutume patriarcale conservaient le nom de vierges, quoique mères de nombreux enfants. Eschyle appelle les Amazones des vierges (Prom., v. 418) ; la langue grecque reproduit l'idée prépatriarcale, quand elle dit que l'enfant d'une jeune fille non mariée est fils de vierge.

Les sauvages errants se groupent autour du feu pour manger et dormir ; quand ils cessent d'être nomades et qu'ils construisent des demeures, celles-ci sont communes et logent tout le clan : le foyer, situé au milieu de la maison, devient le centre du clan, qui n'a qu'une demeure et qu'un foyer, tant que durent les moeurs communistes [1].

Les Grecs plaçaient le foyer commun de la cité, c'est-à-dire l'autel de Hestia dans le Prytanée, qui en souvenir des demeures primitives, était circulaire, ainsi que le temple de Vesta à Rome. Le Prytanée devint par la suite le siège des pouvoirs publics et des tribunaux, le lieu de réception des hôtes et des ambassadeurs. Il était situé à Athènes près de l'Agora, au pied de l'Acropole ; primitivement, il était à son sommet, sur lequel campait la tribu sauvage. Un feu perpétuel était entretenu sur son autel ; il était le foyer de la cité, , disaient les Grecs, focus ou pentrate urbis, disaient les Latins : d'après Titelive ils croyaient que le destin de Rome était attaché à ce foyer. Le soir on couvrait de cendres le feu, que l'on ravivait au matin avec des branchages d'espèces spéciales, car il ne devait pas être alimenté avec toutes sortes de bois : s'il venait à s'éteindre, il ne pouvait être rallumé que par le procédé sauvage, par le frottement de deux morceaux de bois. Nul, s'il n'était citoyen, ne pouvait assister aux sacrifices faits sur l'autel du foyer de la cité ; le seul regard de l'étranger souillait l'acte religieux : si l'ennemi s'était emparé d'une ville et que les citoyens vinssent à la reprendre, il fallait avant toute chose purifier les temples : tous les foyers des familles et de la cité étaient éteints et rallumés ; le contact de l'étranger les avait profanés [2].

Quand le clan cesse de vivre en communauté et qu'il se segmente en familles privées, chaque famille se construit une maison et allume un foyer avec un tison pris au foyer de la maison commune ; ce feu était religieusement entretenu ; lorsqu'il cessait de brûler, c'est que la famille avait péri toute entière : foyer éteint et famille éteinte étaient synonymes chez les Grecs.

Dans les temps préhistoriques, les émigrants, qui s'en allait fonder une colonie, emportaient un tison du prytanée de la cité qu'ils abandonnaient afin d'allumer le foyer de la ville qu'ils devaient créer ; si le feu de ce nouveau prytanée s'éteignait, il n'était pas permis de le rallumer ; il fallait chercher un tison au foyer de la métropole, qui était la source du feusacré des familles et des colonies. Une armée entrant en campagne prenait un tison du feu sacre que le pyrophore portait à sa tête : sa fonction lui donnait un caractère sacré ; le vainqueur l'épargnait.

Le feu sacré du prytanée était la source de l'autorité ; prytane est synonyme de chef, magistrat, roi : à Milet, à Corinthe et dans tous les Etats grecs, les prytans étaient les premiers magistrats de la cité ; à Athènes, ils étaient les cinquante sénateurs, élus par les dix tribus, qui, à tour de rôle présidaient le sénat et les assemblées populaires et veillaient à l'exécution des décrets.

La famille olympienne, ainsi que les cités et les familles humaines, avait un foyer, qui était "la source du feu". Pindare appelle Zeus "le prytane du tonnerre et des éclairs" et Eschyle "le prytane des bienheureux" (Prom., v. 173). Le feu que Prométhée ravit à "la source du feu" (ib., v. 109-110) n'est pas le feu ordinaire que connaissaient les mortels, main un tison de ce feu sacré que Zeus refusait de communiquer aux "hommes mortels" (Théognis, v. 564). sans lequel on n'avait pas le droit d'allumer un foyer familial.

Prométhée ne personnifie pas l'invention du feu ; mais les épisodes de son mythe, rapportés par Hésiode et Eschyle, sont des souvenirs des luttes qui déchirèrent les tribus de l'Hellade préhistorique, lorsqu'elles substituèrent la famille patriarcale à la famille matriarcale, ainsi que les événements qui désagrégèrent la famille patriarcale et préparèrent l'éclosion de la famille bourgeoise, composée par un seul ménage, laquelle subsiste encore.

– III. Le matriarcat et le patriarcat –

Il a été admis qu'il n'a jamais existé de société humaine, qui, à l'origine, n'ait été basée sur la famille patriarcale : il est en effet probable, ainsi que le suppose Darwin, que l'homo alalus avait des moeurs analogues à celles des gorilles, qui vivent en petites hordes patriarcales, formées par plusieurs femelles et un seul mâle. Lorsque les jeunes arrivent à l'âge adulte, ils se battent entre eux et avec leur père, pour savoir qui restera le maître de la bande ; le plus fort tue ou expulse les plus faibles et devient le patriarche de la famille : il a des relation sexuelles avec des femelles qui sont ses filles, ses soeurs et sa mère. L'homme a pu débuter par une semblable famille patriarcale ; mais il est certain qu'il a dû avoir les moeurs promisques des gorilles, car, ainsi qu'eux, il ignorait les liens de parenté qui l'unissaient aux femmes de la horde : de nos jours deux anthropologistes anglais, Spencer et Gillen, affirment qu'il existe, dans l'Australie centrale, une peuplade sauvage, les Aruntas, qui ignorent que les enfants proviennent des unions sexuelles ; ce n'est que depuis quelques siècles que les Européens savent positivement qu'un enfant ne peut être procréé sans rapports charnels de la femme et de l'homme ; pendant le moyen âge ils pensaient que la femme pouvait être fécondée par des esprits.

Mais cette première et hypothétique forme de la famille, qui n'a pu se produire que lorsque l'homme se distinguait à peine du singe anthropoïde, n'a pas laissé de traces ; au contraire, les observations faites sur les nations sauvages et les traditions recueillies sur les origines de l'espèce humaine ne nous montrent que des sociétés de femmes et d'hommes, vivant en plus ou moins bonne intelligence. Il était naturel que, dans ces groupes, où règne la polygamie des deux sexes, les enfants, connaissant avec certitude leur mère, se groupassent autour d'elle et que la filiation s'établît par la mère et non par le père, qui est inconnu ou tout du moins incertain et que lorsque la famille s'individualise, ce soit la mère qui, d'abord, en devienne le centre et le chef. Dès le milieu du siècle dernier, Morgan aux Etats-Unis et Bachofen en Suisse signalèrent l'existence de la famille matriarcale, qui dans l'ancien et le nouveau monde, aurait précédé la famille patriarcale. Les anthropologistes sont aujourd'hui unanimes pour admettre cette forme de la famille ; ils ne sont divisés que sur le degré d'autorité que la mère y aurait exercé. La forme patriarcale qui la supplante, lorsque les biens mobiliers augmentent en nombre et en importance, place la femme dans une position subalterne : elle perd son indépendance ; au lieu de rester dans son clan et de recevoir son mari dans la maison maternelle, elle est achetée et entre en esclave dans la demeure de son époux. La langue grecque enregistre cette transformation : , qui primitivement signifie le maître, prend la signification d'époux, la domptée, la vaincue, devient le nom de l'épouse, au lieu de "la maîtresse de maison", "la souveraine", dont continuaient à se servir les Spartiates chez qui survivaient des mœurs matriarcales ; la jeune fille est la non encore domptée, ; l'Odyssée (vi, v. 109) appelle Nausicaa, "la vierge non domptée", , parce qu'elle n'est pas mariée.

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