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Les idées de Karl Marx

Marx est mort il y a 130 ans. Pourquoi devrions-nous commémorer un homme qui est mort en 1883 ? Au début des années 1960, le Premier ministre travailliste d’alors, Harold Wilson, déclara que nous ne devions pas chercher des solutions dans le cimetière de Highgate, où Marx est enterré. Comment ne pas être d’accord avec lui ? Dans ce cimetière, on ne peut trouver que de vieux os, de la poussière et une stèle plutôt laide.

Cependant, lorsque nous parlons de la pertinence de Karl Marx, aujourd’hui, nous ne faisons pas référence aux cimetières, mais aux idées – aux idées qui ont résisté à l’épreuve du temps et en sont sorties triomphantes, ce que même des ennemis du marxisme ont été forcés d’admettre. L’effondrement économique de 2008 a montré qui était dépassé – et ce n’était certainement pas Karl Marx.

Depuis des décennies, les économistes ont répété sans relâche que les prédictions de Marx sur le cycle économique étaient totalement désuètes. Elles étaient considérées comme des idées du XIXe siècle – et ceux qui les défendaient comme d’incurables dogmatiques. Mais il s’avère finalement que ce sont les idées des défenseurs du capitalisme qui doivent être reléguées dans la poubelle de l’histoire, alors que les idées de Marx ont été complètement validées.

Il y a quelques années, l’ex-Premier ministre britannique Gordon Brown proclamait avec assurance « la fin du cycle croissance-récession ». Après le krach de 2008, il a été forcé de ravaler ses paroles. La crise de l’euro montre que la bourgeoisie ne sait absolument pas comment résoudre les crises en Grèce, en Espagne et en Italie, lesquelles menacent l’avenir de la monnaie commune européenne et de l’Union Européenne elle-même. Cela pourrait être le catalyseur d’un nouvel effondrement économique à l’échelle mondiale – encore plus profond que la crise de 2008.

Même certains économistes bourgeois sont obligés de reconnaître ce qui devient de plus en plus évident : le capitalisme contient en lui-même les germes de sa propre destruction ; c’est un système anarchique et chaotique caractérisé par des crises périodiques qui jettent les gens au chômage et génère une grande instabilité politique et sociale.

Le fait est que la crise actuelle n’était pas sensée se produire. Jusqu’à récemment, la plupart des économistes bourgeois pensaient que s’il était laissé à lui-même, le marché serait capable de résoudre tous les problèmes, en établissant comme par magie une péréquation entre l’offre et la demande (« l’hypothèse du marché efficient »), de sorte qu’il ne pourrait jamais y avoir de répétition du krach de 1929 et de la Grande Dépression.

Les théories de Marx sur les crises de surproduction avaient été jetées dans la poubelle de l’histoire. Ceux qui adhéraient encore à l’idée marxiste selon laquelle le système capitaliste est déchiré par d’insolubles contradictions étaient considérés comme des excentriques. La chute de l’Union Soviétique n’avait-elle pas démontré la faillite du communisme ? L’histoire n’avait-elle pas abouti au triomphe final du capitalisme, désormais le seul système socio-économique possible ?

Mais en l’espace de 20 ans (une courte période à l’échelle de la société humaine), la roue de l’histoire a fait un demi-tour complet. Aujourd’hui, les anciens critiques de Marx et du marxisme entonnent une mélodie très différente. Tout d’un coup, les théories économiques de Marx sont prises très au sérieux. Un nombre croissant d’économistes étudient de près les écrits de Marx, dans l’espoir de comprendre ce qui a mal tourné.

De précieux aveux

En juillet 2009, après le début de la récession, The Economist a organisé un séminaire, à Londres, pour discuter la question suivante : « Qu’est-ce qui ne va pas dans nos théories économiques ? » Cela révélait que, pour un nombre croissant d’économistes, la théorie dominante n’avait aucune pertinence. Le Prix Nobel Paul Krugman y a fait un aveu étonnant : « ces trente dernières années, les développements de la théorie macroéconomique ont été, au mieux, spectaculairement inutiles, au pire, positivement nuisibles. » Ce jugement est une épitaphe appropriée pour les théories des économistes bourgeois.

Maintenant que les événements ont semé quelques graines de bon sens dans les têtes de certains penseurs bourgeois, nous voyons fleurir toutes sortes d’articles reconnaissant de mauvaise grâce que Marx avait raison, finalement. Même le journal officiel du Vatican, L’Osservatore Romano, a publié en 2009 un article faisant l’éloge du diagnostic de Marx sur les inégalités de revenus, ce qui revenait à approuver l’homme qui a déclaré que la religion est l’opium du peuple. Das Kapital est à présent un best-seller en Allemagne. Au Japon, il a été publié en version manga.

George Magnus, un analyste économique de la banque UBS, a écrit un article au titre intriguant : « Donnons à Karl Marx une chance de sauver l’économie mondiale ». La banque suisse UBS est un pilier du secteur financier, avec des bureaux dans plus de 50 pays et plus de 2 000 milliards de dollars d’actifs. Déjà, dans un essai pour Bloomberg View, Magnus avait écrit que« l’économie globale, aujourd’hui, ressemble de façon troublante à ce que Marx avait anticipé. »

Dans son article, il décrit des décideurs politiques « luttant pour comprendre le déferlement de panique financière, de manifestations et d’autres maux affligeant le monde » et suggère qu’ils feraient bien d’étudier les travaux d’« un économiste mort il y a longtemps, Karl Marx. » Il écrit : « Considérez, par exemple, la prédiction de Marx concernant la manière dont se manifesterait le conflit entre capital et travail. Comme il l’a écrit dans Das Kapital, la course au profit et à la productivité des entreprises les mènent naturellement à avoir de moins en moins besoin de travailleurs, créant une ʺarmée industrielle de réserveʺ de pauvres et de chômeurs : ʺl’accumulation de la richesse à un pôle est, par conséquent, en même temps l’accumulation de la misère à l’autre pôle.ʺ (Marx) »

Magnus poursuit : « Le processus qu’il [Marx] décrit est visible à travers le monde développé, particulièrement dans les efforts des compagnies américaines pour réduire les coûts et éviter d’embaucher, ce qui a fait monter la part des profits des entreprises américaines dans la production globale à son plus haut niveau depuis au moins 60 ans, pendant que le taux de chômage reste à 9,1 % et que les salaires stagnent.

« Pendant ce temps, les inégalités de revenus aux États-Unis sont, selon certains indicateurs, proches de leur plus haut niveau depuis les années 1920. Avant 2008, les disparités de revenus étaient atténuées par des facteurs comme le crédit facile, qui permettait aux ménages pauvres de jouir d’un niveau de vie plus prospère. Mais à présent ce problème d’inégalités revient en force. »

Le Wall Street Journal a réalisé une interview avec un économiste bien connu, le Dr Nouriel Roubini, surnommé par ses confrères « Dr Doom » suite à sa prédiction de la crise financière de 2008. Il existe une vidéo de cette interview extraordinaire ; elle mérite d’être étudiée avec attention, car elle révèle ce que pensent les stratèges du Capital les plus intelligents.

Roubini y explique que la chaîne du crédit est brisée et que le capitalisme est entré dans un cercle vicieux : la « surcapacité » (surproduction), la baisse de la demande et les hauts niveaux d’endettement engendrent un manque de confiance des investisseurs, ce qui en retour va se traduire par une chute des bourses, du prix des actifs et finalement de l’économie réelle.

Comme tous les autres économistes bourgeois, Roubini n’a aucune solution réelle à la crise actuelle. Il défend juste de nouvelles injections monétaires des banques centrales pour éviter une autre débâcle. Mais il admet franchement qu’à elle seule, la politique monétaire ne sera pas suffisante, d’autant que les gouvernements et les entreprises n’aident pas. L’Europe et les États-Unis mettent en œuvre des programmes d’austérité pour essayer de résorber leurs dettes publiques massives – alors qu’ils devraient davantage recourir à une politique de relance monétaire, explique Roubini. Ses conclusions ne sauraient être plus pessimistes : « Marx avait vu juste : à un certain point, le capitalisme peut se détruire lui-même. […] Nous pensions que les marchés fonctionnaient. Ils ne fonctionnent pas. » (Nous soulignons, AW)

Le fantôme du marxisme continue de hanter la bourgeoisie 130 ans après la mort de Marx. Mais qu’est-ce que le marxisme ? Il est impossible de traiter correctement tous les aspects du marxisme dans l’espace d’un seul article. Nous nous limiterons donc à une explication générale, forcément sommaire, dans l’espoir que cela encouragera nos lecteurs à étudier les œuvres de Marx. Après tout, personne n’a jamais exposé les idées de Marx mieux que Marx lui-même.

De façon générale, ses idées peuvent être divisées en trois parties distinctes, bien qu’intimement liées entre elles – ce que Lénine appelait les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme : la théorie économique de Marx, le matérialisme dialectique et le matérialisme historique. Chacune a une relation dialectique avec les autres ; elles ne peuvent être comprises isolément. Le document fondateur de notre mouvement, écrit à la veille des révolutions européennes de 1848, est un bon point de départ. C’est l’une des œuvres les plus importantes et les plus influentes de l’histoire.

Le Manifeste du Parti communiste

L’immense majorité des livres écrits il y a un siècle et demi n’ont plus aujourd’hui qu’un intérêt historique. Mais ce qui est le plus frappant avec leManifeste du Parti communiste, c’est la manière dont il anticipait les phénomènes contemporains les plus fondamentaux, qui occupent aujourd’hui notre attention à l’échelle mondiale. Il est extraordinaire de voir à quel point ce livre écrit en 1847 présente une image vivante et fidèle du monde au XXIesiècle. En fait, le Manifeste est encore plus actuel aujourd’hui que lorsqu’il parut pour la première fois, en 1848.

Prenons un exemple. A l’époque de Marx et Engels, un monde dominé par de grandes entreprises multinationales n’était qu’une vision d’un futur très lointain. Malgré cela, ils expliquaient comment la libre entreprise et la compétition mèneraient inévitablement à la concentration du capital et à la monopolisation des forces productives. Il est franchement comique de lire les déclarations des apologues du marché concernant l’erreur présumée de Marx sur cette question, lorsqu’en réalité c’était l’une de ses prédictions les plus brillantes et précises.

Dans les années 1980, il était à la mode de déclarer que « ce qui est petit est beau » (« small is beautiful »). Il n’est pas question d’entrer ici dans une discussion concernant les mérites comparés du grand, du petit ou du moyen, au sujet desquels chacun a le droit d’avoir son opinion. Mais il est absolument incontestable que le processus de concentration du capital anticipé par Marx s’est produit, se produit encore et a atteint des niveaux sans précédent au cours des dix dernières années.

Aux États-Unis, où l’on peut observer ce processus de façon particulièrement claire, les 500 plus grandes entreprises américaines représentaient 73,5 % du PIB du pays, en 2010. Si ces 500 compagnies formaient un pays indépendant, ce serait la deuxième plus grande économie au monde, derrière les États-Unis eux-mêmes. En 2011, ces 500 firmes ont généré un profit record de 824,5 milliards de dollars – un bond de 16 % par rapport à 2010. A l’échelle mondiale, les 2000 plus grandes compagnies représentent 32 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires, 2400 milliards de profits, 138 000 milliards d’actif et 38 000 milliards de valeur marchande, avec des profits en augmentation de 67 % entre 2010 et 2011.

Lorsque Marx et Engels écrivaient le Manifeste, il n’y avait aucune preuve empirique de leurs affirmations. Au contraire, le capitalisme de leur époque était entièrement basé sur la petite entreprise, le libre marché et la concurrence. Aujourd’hui, l’économie du monde capitaliste tout entier est dominée par une poignée de monopoles transnationaux géants comme Exxon et Wal-Mart. Ces mastodontes possèdent des fonds qui excèdent les budgets nationaux de bien des pays. Les prédictions du Manifeste ont été réalisées encore plus clairement et complètement que Marx lui-même n’aurait jamais pu l’imaginer.

Les défenseurs du capitalisme ne peuvent pas pardonner à Marx d’avoir été capable, du temps de la vigueur juvénile de ce système, d’anticiper les causes de sa dégénérescence sénile. Pendant des décennies, ils ont nié avec acharnement sa prédiction d’un processus inévitable de concentration du capital et du remplacement des petites entreprises par des grands monopoles.

Le processus de centralisation et de concentration du capital a atteint des proportions dantesques. Le nombre de rachats a acquis le caractère d’une épidémie dans toutes les nations industrielles avancées. Dans beaucoup de cas, de tels rachats sont intimement liés à toutes sortes de pratiques véreuses – délits d’initiés, falsification des cours et d’autres types de fraudes, larcins et escroqueries, comme le scandale récemment révélé de la manipulation des taux d’intérêt Libor par Barclays et d’autres banques. Cette concentration du capital ne signifie pas une croissance de la production, mais très exactement le contraire. Dans chaque cas, l’intention n’est pas d’investir dans une nouvelle usine ou une nouvelle machine, mais de fermer des usines et des bureaux existants et de licencier un grand nombre de travailleurs dans le but d’augmenter les marges de profits sans augmenter la production. Par exemple, la récente fusion de deux grosses banques suisses fut immédiatement suivie de la perte de 13 000 emplois.

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