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Nous avons besoin d'une révolution !

Alors que le cynisme et le mensonge sont devenus les méthodes normales de gouvernement, la question d’un changement de logique et de système revient à l’ordre du jour. Pourquoi et comment envisager une offensive ?

Tout a été dit, ou presque, sur les catastrophes en cours. Et chaque jour, les journaux télévisés regorgent de drames humains, sociaux et écologiques. Ce sont les guerres et leurs cortèges de cadavres et de déracinés. Elles ont pour origine des intérêts économiques et stratégiques sordides ou des lectures religieuses régressives pour les droits fondamentaux… les deux dimensions étant souvent mêlées. Ce sont aussi les drames sociaux des populations maintenues dans la pauvreté et dans la dépendance, tout particulièrement en Afrique, par des politiciens corrompus, souvent à la solde des pouvoirs néocoloniaux. Enfin, les conflits anciens - tel celui entre les Palestiniens et les Israéliens - n’en finissent pas de pourrir le quotidien et l’avenir des peuples, et de nouveaux pas sont franchis dans le cynisme.

Partout, les plaidoyers des organisations non gouvernementales montrent l’abîme entre les possibilités d’émancipation offertes par l’éducation, les sciences et les techniques, et les réalités vécues par des centaines de millions d’individus. Précédemment porteur de développement et de démocratie aux yeux du plus grand nombre, le système capitaliste, devenu le seul système global, apparait pour ce qu’il est : criminogène et mortifère. Pourquoi la question de son dépassement ne pourrait-elle pas venir à l’ordre du jour ?

Cynisme à tous les étages

Nous avons eu trois exemples, récemment, du triomphe du cynisme en politique… mais la liste est en réalité sans fin... Le premier a été la déclaration de Benjamin Netanyahou, faisant du Mufti de Jérusalem l’inspirateur de la Solution finale : « Il s’est envolé vers Berlin. Hitler ne voulait pas à l’époque exterminer les juifs, il voulait expulser les juifs. Et Haj Amin Al-Husseini est allé voir Hitler en disant : “Si vous les expulsez, ils viendront tous ici.” “Que dois-je faire d’eux ?”, demanda-t-il. Il a répondu : “Brûlez-les.” ». Certes, cette déclaration, totalement falsificatrice des faits historiques, a fait scandale, dans le monde entier et en Israël ; mais que l’auteur d’une telle affirmation puisse rester à sa place de Premier ministre en dit très long sur le chaos moral des "élites" mondiales. Et le silence des promoteurs en France de la politique israélienne, pourtant toujours prompts à accuser de négationnisme tous ceux qui ne sont pas d’accord avec l’Apartheid subi par les Palestiniens dans les territoires occupés, exprime lui aussi clairement la régression que nous connaissons.

Second exemple : la politique syrienne de la France et, en particulier, l’alignement du pays sur les monarchies du Golfe, avec le silence sur les droits de l’homme dans ces pays en contrepartie de contrats commerciaux mirobolants. Comme l’écrit Serge Halimi dans Le Monde diplomatique, il s’agit là d’une véritable « dégringolade de la France ». Et le directeur de la rédaction du Diplo de citer l’effarante « volonté de complaire » à l’Arabie saoudite, « berceau et banquier de l’intégrisme sunnite dans le monde, fer de lance de la répression meurtrière des chiites à Bahreïn et au Yémen », qui « combat la plupart des droits humains auxquels la France se proclame tellement attachée ailleurs ». Valls a donné le sens de cette allégeance, en tweetant tout récemment /: « France – Arabie saoudite : 10 milliards d’euros de contrats ! Le gouvernement mobilisé pour nos entreprises et l’emploi. » Cette faillite du pouvoir socialiste au bénéfice de régimes abjects dit crûment le délabrement moral global qui règne au sommet de l’État. Et elle démasque aussi la prétendue touche humaniste que serait censée apporter une approche social-libérale par rapport à l’approche libérale.

Troisième exemple du triomphe du cynisme : le secret de polichinelle reconnu par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, selon lequel des cibles ont été délibérément choisies pour des bombardements en Syrie en raison de la présence de djihadistes français en leur sein. Nous avons sous les yeux, à travers ces exécutions extrajudiciaires, une mise en question implicite du refus universel de la peine de mort. Rappelons tout de même que la logique consistant à dire que "dans certaines circonstances la peine de mort est légitime" est précisément et depuis toujours un argument central et manipulatoire de l’extrême-droite.

Cause écologique, cause anthropologique

Y a-t-il des événements qui nuanceraient les constats massifs qui précèdent ? Citons bien sûr la tenue de la COP 21, qui aura l’apparence d’un événement planétaire positif, dans la mesure où, sur le papier, il s’agit bel et bien d’agir pour le bien commun de l’Humanité. Cependant, pour les ONG, elle risque fort d’être, au mieux, l’occasion manquée de prendre un virage suffisant pour obtenir des effets suffisamment significatifs par rapport à l’élévation de la température de la planète. Comment pourrait-il en être autrement, quand les États les plus développés, les firmes multinationales et les plus riches de la planète ne cherchent qu’à faire triompher leurs égoïsmes ?

Il est assez consternant que, sous prétexte de solidarité mondiale, les pays émergents soient appelés à brider leur développement par ceux-là mêmes qui ont été la cause de la plus grande part du réchauffement que connait déjà la planète. C’est encore une fois l’hypocrisie qui mène la danse… comme on vient de le voir avec le grand bluff de François Hollande, promoteur de la COP 21 en Chine et fossoyeur des ambitions écologiques en France. Bien sûr, on partage la nécessité de réviser la notion de besoins, pour intégrer la sobriété et tourner le dos au productivisme, et éviter aux pays en développement de passer par des décennies de gaspillage des ressources énergétiques ; mais cela ne peut pas être en interdisant aux plus pauvres la généralisation de l’accès aux biens communs et droits fondamentaux. Au total, dans un monde entièrement interdépendant, quelle logique y aurait-il à ce que la cause écologique obtienne des résultats significatifs quand la cause anthropologique est abandonnée ?

Austérité européenne, mépris des populations

Au sein des pays de l’Union européenne, les mêmes cynismes sont à l’œuvre. En Grèce, il consiste à forcer un gouvernement anti-austérité à mener une politique conforme aux attentes des libéraux. Au Portugal, le président vient de confier au premier ministre de droite sortant, minoritaire dans les urnes, le soin de tenter de construire un gouvernement, cela afin d’éviter une coalition entre le Parti socialiste, le Bloc de gauche et l’alliance Parti communiste - Verts. Dans les pays concernés par l’arrivée de réfugiés, des politiques répressives ou ségrégatives se mettent le plus souvent en place, nourrissant les discours et mobilisations xénophobes. Ainsi, un quart de siècle après la chute du Mur de Berlin, de nouveaux murs et grillages sont en cours de construction un peu partout en Europe.

En France, le gouvernement Valls mène une politique ouvertement favorable aux intérêts patronaux. Ce ne sont pas seulement les caricatures récentes qui en sont la marque de fabrique, comme lorsque le Premier ministre a dénoncé les salariés d’Air France pour avoir malmené des cadres de l’entreprise, quand les futurs licenciés n’ont droit, eux, à aucun égard. C’est la course permanente à la réduction de la dépense publique, quand il y aurait au contraire besoin d’étendre les missions et les interventions des services publics, d’en financer les investissements.

Alors que d’énormes défis sont devant la Fonction publique - transformation des métiers, révolution informationnelle, émergence de nouveaux besoins, exigences démocratiques… -, les dirigeants se comportent comme les comptables d’une épicerie avant sa fermeture définitive. Heureusement, si l’on ose dire, la schizophrénie est dans ce domaine à son comble entre une politique nationale délétère et des élus locaux (qui sont parfois les mêmes personnes) qui continuent à développer des projets. On remarquera cependant que si les services publics ont besoin d’être soutenus au lieu d’être rognés et s’il faudra bien développer l’emploi public, aucun statut quo n’est possible dans ce champ de l’action publique : ni concernant les objectifs de l’action publique (qui sont trop étriqués et trop fixes), ni concernant les actions menées et les réponses apportées (qui manquent d’innovation).

On peut pour illustrer ce propos prendre l’exemple des politiques publiques en direction, d’une part, des quartiers populaires et, d’autre part, du monde rural. Des populations entières sont abandonnées par les politiques successives avec, en ce qui concerne les populations des quartiers populaires, le poids des discriminations racistes en plus. Ce n’est pas le récent numéro de claquettes de François Hollande à La Courneuve qui change quoi que ce soit à cette réalité cruelle. Et on peut aussi évoquer l’état du système de santé, tout particulièrement la situation de crise des hôpitaux publics, et celui de l’école, insuffisamment dotée, même si les moyens ne font pas tout. Partout, on a abandonné sans le dire les objectifs d’accès universel, de justice et d’égalité (dernier abandon annoncé : celui de mettre en place le droit de vote des étrangers non communautaires), et l’on est de plus en plus loin d’une ambition d’épanouissement. À toutes les échelles - locales, nationales, européennes, mondiales -, politiques libérales et recul démocratique sont devenus la forme moderne de la domination de masse, tandis que perdurent bien souvent les formes anciennes de la domination masculine et les discriminations, racistes et homophobes notamment.

Changer de logique, révolutionner

Regarder l’ensemble de ces constats, c’est prendre conscience de la réalité globale qui nous traverse : nous y sommes plongés quelles que soient nos sensibilités, dans la mesure où il s’agit de notre univers social, et donc aussi de notre univers mental. Cela peut produire des effets contradictoires. D’un côté, cela peut aboutir à un sentiment d’abattement. Si l’on se focalise sur tel ou tel enjeu, on se confronte aussitôt à de nombreux obstacles, aux limites des luttes sectorielles. Et on ressent actuellement aussi les limites de l’incantation, qui est souvent la nôtre, sur la convergence des luttes, leur décloisonnement… car du décloisonnement, il y en a dans les intentions mais il y en a peu dans les faits. Mais d’un autre côté, cela peut aboutir à être plus réaliste dans notre rapport à la société, et à s’armer davantage en déterminant sa position par rapport à la question du cap à suivre et de la nature du changement.

La question stratégique "réforme ou révolution ?" peut être abordée à nouveaux frais dans cette nouvelle configuration. Mettons de côté l’alternative caricaturale : s’agit-il d’obtenir des réformettes à la marge ou de triompher par un grand soir qui changerait tout d’un seul coup ? Déplaçons le curseur : vu les réalités d’aujourd’hui, s’agit-il de modifier ou d’améliorer l’existant, ou d’envisager un changement de logique ? Nous avons sous les yeux des éléments de réponses nouvelles à ces questions : dès lors que les dynamiques à l’œuvre sont de plus en plus explicitement cyniques, ouvertement anti-démocratiques et clairement répressives, leur réforme ne peut produire que des effets provisoires et marginaux, le sens général des évolutions restant le même. Dans la situation politique globale que nous connaissons, seule une visée de transformation de la société peut désormais incarner la légitimité et la puissance d’une alternative.

Assumer la rupture

Considérons ici, à partir des éléments qui précèdent, qu’il est acquis que le combat politique doive porter sur un changement global de logique. Reste le délicat problème du comment : comment obtenir une transformation de l’ordre social ? Le cas grec est à ce propos, en creux, un exemple de l’erreur à ne pas commettre (mais c’est facile de le dire aujourd’hui), consistant à croire que l’on pourrait par une bonne argumentation, un effort de conviction et un rapport de force essentiellement institutionnel - même s’il s’appuie sur une forte légitimité démocratique - obtenir une inversion des politiques menées. Si les dirigeants ont eu des illusions sur les possibilités d’obtenir des victoires dans les négociations, les militants n'imaginaient pas obtenir des résultats sans rapports de force : mais une bonne partie pensaient simplement que le rapport de force électoral permettrait d’obtenir, au moins, quelques avancées significatives. Et ils se sont trompés, dans la mesure où les négociations avec les autres pays de l’Union européenne ne se sont pas présentées comme un aboutissement suite à une victoire électorale, dont les résultats auraient du être a minima une inflexion des politiques austéritaires de l’Union, mais comme le prolongement à l’échelle de toute l’UE du rapport de force entre austérité et anti-austérité. Or, à cette échelle, le rapport de force dans la société n’y était et n’y est pas.

Ce problème se pose pour toutes les forces qui agissent contre l’austérité et veulent construire une alternative. On peut d’ailleurs remarquer que les forces opposées à l’austérité qui émergent ici et là se trouvent ou vont se trouver face au même problème : la question d’un changement global et profond de logique n’est pas (encore) suffisamment travaillée et partagée pour produire des effets politiques. Et notamment pas à une échelle suffisamment large. Or, dans les logiques qui dominent aujourd’hui, il n’existe pas d’espaces, pas de marges qui permettent d’amender sérieusement la course au cynisme. De ce fait, pour éviter une spirale des échecs des antilibéraux, loin de la seule répétition d’exigences syndicales légitimes mais épuisées, porter explicitement des logiques alternatives et trouver les mots pour porter la question de la rupture sont les tâches de l’heure.

Une offensive possible, mais comment ?

Sur ce thème de la rupture, les forces de la gauche antilibérale ont pu jusqu’à présent craindre d’apparaitre du côté de l’incantation ou de la marginalité gauchiste. On peut estimer cette crainte comme une preuve de responsabilité… si on l’appréhende à partir des critères libéraux ou socio-libéraux. Selon ces critères, tout pas de côté par rapport aux logiques dominantes doit être considéré comme irresponsable, et doit donc proscrit. Cependant, on ne voit pas bien ce que ce conformisme apporte au combat pour l’émancipation. De la crédibilité ? Si la logique actuelle reste la norme, au lieu d’être remise en cause (par nous !), les adversaires de l’émancipation auront toujours de nombreuses longueurs d’avance dans la course à la crédibilité ! Ce qui par contre n’est pas crédible, ou ne l’est plus dans la nouvelle configuration - antidémocratique, autoritaire - qui se dessine désormais, c’est de se fixer des objectifs ambitieux de transformation sociale et écologique sans assumer que, pour changer de logique, des crises seront nécessaires. Et que des affrontements auront lieu. C’est la crainte de faire peur qui nourrit l’impuissance et laisse le champ libre aux démagogues et à l’extrême-droite, leur permet de récupérer le thème de la révolution (même lorsqu’ils ne le reprennent pas explicitement).

Si ces enjeux peuvent être abordés aujourd’hui, c’est bien parce que la situation politique évolue vite, et dans le sens d’une insatisfaction croissance du plus grand nombre et de fortes incertitudes sur ce que sera l’avenir. Nous ne sommes plus dans la période du triomphe unilatéral des libéraux, occupant tout le champ politique. L’erreur de ceux qui constatent que les enquêtes d’opinion mettent en valeur la demande de sécurité des sondés et la crainte du tumulte est que, justement, la construction d’une autre logique - un autre vocabulaire, un nouveau projet, des valeurs alternatives, des symboles et des emblèmes différents - est une manière de sortir du chaos. Au lieu d’être agi par la crainte, il est nécessaire de porter en toute clarté dans le débat public le besoin de rupture et d’un changement radical de logique.

Gilles Alfonsi, le 6 novembre 2015. Publié sur le site de Cerises.

https://www.ensemble-fdg.org/content/face-au-cynisme-et-au-chaos-un-immense-besoin-de-revolution

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