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Les conflits sont-ils devenus plus rares et plus violents ?

La sur-médiatisation du conflit social à Air France illustre ce qui semble être désormais un discours convenu : la grève serait un archaïsme du syndicalisme français, d’autant plus illégitime qu’elle renvoie l’image d’une action « violente » qui ne concernerait plus que les salariés « protégés » du secteur public ou des transports, abusant de leur pouvoir de blocage de l’économie. Comme l’avait fait en son temps Nicolas Sarkozy en déclarant qu’on « ne voyait plus les grèves en France », Manuel Valls a défendu l’idée que le conflit d’Air France faisait exception. Partout ailleurs, dans le secteur privé en particulier, « le dialogue social » fonctionnerait bien. La « preuve » : d’après les statistiques publiques, le niveau des grèves n’aurait jamais été aussi bas en France.

En conclure que les grèves ont disparu et que les relations entre patrons et salariés se sont apaisées dans les entreprises du secteur privé relève pourtant d’une interprétation hautement contestable de ces données statistiques. Où en sont les conflits du travail en France ? Comment ont-ils évolué dans leurs formes et leur intensité ces dernières décennies ? Réponse en 5 épisodes.

Episode 1 : Les conflits sont-ils devenus plus rares et plus violents ?

De la difficulté à interpréter les données statistiques des grèves

Il est vrai que les données de l’enquête annuelle du ministère du Travail (appelée ACEMO), construite à partir d’un échantillon représentatif d’entreprises du secteur marchand, indiquent, depuis 2011, un recul de la part des établissements touchés par un mouvement de grève : alors que 2,7% des entreprises de plus de 10 salariés avaient connu une grève en 2005 (année de lancement de l’enquête), et que cette proportion avait atteint 3,3% en 2010, il n’y a plus que 1,3% des entreprises qui déclarent avoir connu au moins une grève en 2012. Le nombre de Journées individuelles non travaillées (JINT) pour fait de grève, qui permettent de mesurer l’intensité des conflits, enregistre un recul comparable. Le niveau des JINT pour 1000 salariés était de 61 en 2012 contre 165 en 2005, avec un rebond important en 2010 (318 JINT pour 1000 salariés au moment des grèves contre la réforme des retraites)[1]. Les résultats de l’enquête ACEMO semblent ainsi, de prime abord, confirmer la tendance à la baisse des JINT qui étaient enregistrées avant 2005 par l’inspection du travail : de 3 millions dans les années 1970 hors fonction publique, leur nombre a considérablement reculé dans les années 1990, pour osciller entre 250 000 et 500 000. Depuis cette période, on serait ainsi passé à moins de 80 jours de grève pour 1000 salariés dans le secteur privé, en dehors des pics de grève de 1995 et de 2010.

Toutefois, la fiabilité des JINT mesurées avant 2005 a été contestée. L’immense majorité des grèves localisées échappaient au signalement des inspecteurs du travail[2]. Dans un contexte où les grèves deviennent plus souvent locales que nationales, l’évolution enregistrée par ces données statistiques reflète sans doute autant une difficulté à mesurer les grèves qu’un déclin de ces dernières[3]. Certes, le dispositif ACEMO est plus fiable mais l’interprétation des résultats de cette enquête implique aussi beaucoup de prudence. D’abord, elle n’existe que depuis 2005. Elle ne donne donc qu’un aperçu ponctuel de l’évolution des grèves, qui n’a d’ailleurs rien de linéaire. Surtout, rien n’indique que cette évolution conjoncturelle soit le signe d’une évolution nécessairement stable à plus long terme. En outre, ce dispositif d’enquête ne s’intéresse qu’aux grèves. Or, pour mesurer les évolutions des conflits au travail, il est nécessaire de prendre en compte toutes les formes de conflits : la grève classique (d’un à plusieurs jours), mais aussi les débrayages ponctuels, les manifestations, les pétitions, les grèves du zèle, etc.

Des conflits collectifs plus fréquents dans les années 2000 que dans les années 1990

Les résultats d’une autre enquête du ministère du Travail (appelée REPONSE, cf. encadré) invalident l’idée d’un déclin des conflits au travail et d’une disparition des grèves dans les entreprises du privé. Alors que, pour beaucoup de militants, le milieu des années 1990 constitue un moment fort des luttes sociales avec le mouvement social de 1995, celles-ci atteignent en réalité un niveau plus élevé dans les années 2000 qu’à la fin des années 1990 : 16 % des établissements du secteur privé entre 2008-2010 et 15% en 2002-2004 ont connu au moins un arrêt de travail, contre 13% en 1996-1998. L’augmentation est même plus nette pour les conflits sans arrêt de travail (cf. graphique). Au final, environ 30% des établissements du secteur privé ont connu au moins un conflit dans les années 2000. Et comme les grèves sont beaucoup plus fréquentes dans les grands établissements que dans les petits, il en résulte que 45% des salariés enquêtés ont déclaré un arrêt de travail dans leur établissement entre 2008 et 2010, 15% reconnaissant y avoir participé[4].

LA SUITE....

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