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Aprés Syriza, Podemos: la chute?

Il n’y a pas si longtemps on se posait la question : Podemos o… no ? Pouvons-nous ou non? Il semble bien que l’on puisse dès maintenant répondre par la négative.

Non seulement les derniers sondages placent Podemos avec ses 14% loin derrière le PSOE et le PP (droite au pouvoir), mais aussi loin de Ciudadanos le parti nouveau venu au plan national (droite également) qui, en une ascension vertigineuse (comparable à celle de Podemos voici un an), rejoint les deux premiers au-delà des 20%. Aux dernières nouvelles le PP aurait 120 députés, le PSOE 94, Ciudadanos 59 et Podemos 39.

Iglesias fatigué ou désabusé ?

En outre le récent et premier débat entre Iglesias et Albert Rivera, le leader de Ciudadanos, aurait semble-t-il tourné à l’avantage de ce dernier, Iglesias étant apparu non seulement fatigué mais désabusé et peu maître de ses dossiers particulièrement en matière d’économie.

Il n’est pas inutile, du reste, de dire deux mots de ce débat qui a inauguré en Espagne, mais sans doute aussi en Europe une nouvelle mise en scène du spectacle politique. Le face à face qui se déroule dans un bar d’un quartier périphérique et populaire de Barcelone dans le cadre de l’émission "Salvados" de la chaîne "La Sexta" est animé par Jordi Évola un journaliste qui donne volontiers dans un non-conformisme de bon aloi.

Histoire de souligner le caractère populaire du spectacle qui va être donné une serveuse pose devant chacun des trois intervenants un… populaire verre de "café con leche" tellement prisé des Espagnols qui l’accompagnent parfois de "tostadas con tomate" (pain grillé, tomate, huile d’olive). Les deux protagonistes sont arrivés dans la même voiture, se sont accoudés au comptoir discutant de chose et d’autres, Iglesias dans sa tenue habituelle jean’s chemise, blanche pour l’occasion, et Rivera a éprouvé le besoin de délaisser son habituel complet cravate de gendre idéal et politicien aux dents longues pour se vêtir à la Iglesias mais chemise bleue plutôt que blanche.

Par ailleurs on nous assure que rien n’a été préparé que nul collaborateur spécialiste en communication n’est venu mesurer la hauteur des chaises relativement à celle de la table, que les questions n’ont pas été communiquées à l’avance, bref que tout cela s’est passé dans une joyeuse spontanéité. De sorte que 5.214.000 personnes, un record, ont assisté à cette première dont on peut parier qu’elle ne sera pas la dernière. Et c’est Rivera qui a gagné comme disent les éditorialistes quand ils rendent compte d’un acte politique comme ils le feraient d’un match de foot.

La descente aux enfers

La question vient immédiatement, bien sûr : comment expliquer cette régression pour ne pas dire cette descente aux enfers de Podemos ? Il convient alors de se remémorer la courte histoire de ce parti : s’inspirant des notions gramsciennes d’hégémonie culturelle, de dispositifs culturels et d’intellectuel organique, quelques professeurs de sciences politiques à l’Université complutense de Madrid décident d’élaborer et de mettre en œuvre une stratégie qui se donne pour objectif de capter et de traduire en termes politiques, c’est-à-dire de prise du pouvoir, les aspirations exprimées par le mouvement des "Indignados" du 15 mai 2011.

En réalité, il s’agit pour ces universitaires imbibés de néo-marxisme gramscien et du populisme de Laclau et Chantal Mouche, fascinés en outre par le « caudillismo » latino-américain incarné par Chavez, Morales (Bolivie), Correa (Equateur) sans oublier Fidel bien sûr, de capter le mouvement « assembléiste » du 15 M et de le tordre pour le faire entrer dans la rigidité « verticaliste » de leur stratégie élaborée non à partir d’une analyse du réel mais d’une métaphysique quelque peu transcendantale, c’est-à dire à partir de postulats posés a priori, à moins que ce ne soit d’une Idée venue du monde platonicien des intelligibles (comme dirait Badiou) qui leur serait tombée dessus comme giboulée en mars.

Et cette Idée en forme de postulat se révèle être, après les balbutiements des débuts, vieille comme le monde puisqu’elle n’est autre que la certitude de la nécessité d’une direction éclairée, savante et sans le moindre doute incorruptible pour conduire le mouvement jusque là inorganisé, livré à lui-même, « hasta la victoria siempre ».

Gouverner en obéissant ?

Comme bien d’autres j’ai observé attentivement et applaudi la « Revolución ética » de la Puerta del Sol et comme bien d’autres également je me suis demandé si la création de Podemos sur les fondements exposés lors de l’assemblée de Vistalegre du 18 octobre 2014 ne parviendrait pas, sinon à réduire, du moins à atténuer l’éternelle tension entre efficacité et respect des principes.

Le doute est apparu très vite puis plus que le doute, comme l’indique la succession des billets publiés dans ce blog depuis un an dont il suffit de citer quelques titres : Podemos o no ( 9 octobre 2014)… Podemos : efficacité et/ou Démocratie (21 octobre 2014)… Iglesias conduit-il Podemos à la catastrophe ? (25 mai 2015), question cette dernière à laquelle on est bien tenté aujourd’hui de répondre par l’affirmative.

J’ai beaucoup insisté dans ces billets sur la tension constitutive de Podemos entre l’instauration d’une direction politique ayant à sa tête un personnage charismatique qui s’est construit lui-même en tant que tel en utilisant avec talent les « dispositifs culturels » les plus efficaces de nos jours que sont internet et la télévision, entre donc ce « verticalisme » et l’affirmation simultanée d’une volonté de démocratie directe par laquelle « la gente », les gens organisés en « círculos » (groupes locaux de toutes sortes) disposant du pouvoir en dernière instance, en particulier celui de la révocation des dirigeants, conduisent la transformation sociale. Ce que Pablo Iglesias avait cru pouvoir décrire par le slogan : « gouverner en obéissant ».

Mais ce n’est là qu’un bon mot comme l’a bien montré le fonctionnement du parti depuis l’accession au pouvoir de Iglesias en tant que secrétaire général. De fait et du haut de son savoir de professeur en politique et jouant théâtralement de sa personne et de son talent de rhétoricien, c’est lui qui assume tout le pouvoir au nom, bien sûr, de « la gente ».

L’homme-peuple

Plus encore il est l’homme-peuple tel que nous le décrit Pierre Rosanvallon dans son dernier livre « Le bon gouvernement » qui, soit dit en passant, est comme le précédent (La société des égaux) une analyse précieuse, érudite, lumineuse de l’histoire de la démocratie.

« Les mouvements populistes particulièrement en Amérique latine se sont approprié, sur un mode certes mineur, la thématique de l’homme- peuple », indique Rosanvallon (p.317) après avoir retracé l’histoire de ce césarisme qui permettait à Soljenitsyne de qualifier Staline d’egocrate.

En Amérique latine, donc, c’est le leader colombien des années 1930-1940, Jorge Eliécer Gaitán qui pouvait dire « je ne suis pas un homme, je suis un peuple » et qui, nous assure Rosanvallon était admiré de Fidel Castro comme de Juan Perón mais aussi, plus près de nous et de Pablo Iglesias, de Chavez dont est cité ce morceau d’anthologie (P.319) d’un discours prononcé le 12 juillet 2012, que je n’hésite pas à reproduire ici :

Quand je vous vois (Chavez s’adresse à la foule), quand vous me voyez, je le sens, quelque chose me dit : « Chavez, tu n’es plus Chavez, tu es un peuple ». Je ne suis effectivement plus moi, je suis un peuple et je suis vous, c’est ainsi que je le ressens, je me suis incarné en vous. Je l’ai dit et je le répète : nous sommes des millions de Chavez ; toi aussi tu es Chavez femme vénézuélienne ; toi aussi tu es Chavez soldat vénézuélien ; toi aussi tu es Chavez, pêcheur, agriculteur, paysan, commerçant. Parce que Chavez, ce n’est plus moi. Chavez c’est tout un peuple.

Et enfin, dernière citation, dans son discours d’investiture en 1999, il lance à son auditoire :

Aujourd’hui je me convertis en votre instrument. Moi j’existe à peine et j’accomplirai le mandat que vous m’avez confié. Préparez-vous à gouverner !

Où l’on retrouve bien sûr le « gouverner en obéissant » et le discours sur « la gente » au pouvoir de Iglesias se rêvant comme l’intellectuel organique gramscien, lui-même étant « la gente » et donc lui même parvenant au pouvoir, c’est « la gente » qui l’exercera… Comme disait Chavez.

La composante libertaire

Mais il s’avère aujourd’hui que les fondateurs et dirigeants de Podemos ont été quelque peu présomptueux et que englués dans leur scientificité marxisante ils ont commis l’erreur de négliger une composante essentielle de l’histoire de l’Espagne, la composante libertaire.

Par composante libertaire je n’entends nullement désigner les groupes spécifiquement anarchistes ou même les syndicats tels la CGT qui se sont nourris de l’anarcho-syndicalisme de la vieille CNT mais bien plutôt cette multitude d’actions concrètes qui, refusant le millénarisme révolutionnaire construisent ici et maintenant des réalisations de type anti-autoritaire et autogestionnaires dans les quartiers, les villages et les villes. J’entends également par libertaire les combats menés hors de tout encadrement partisan par « plateformes », « marées » et autres « okupas » contre les expulsions domiciliaires (desahucios), sans oublier les occupations de terres en Andalousie.

S’il fallait se convaincre de la vitalité de cette composante libertaire historique, Ada Colau, nouvelle maire de Barcelone après avoir bataillé pendant des années contre les desahucios, nous y aiderait évidemment : non seulement elle a décoré son bureau du portrait de Federica Montseny (après avoir retiré celui du roi), cette célèbre militante anarchiste et féministe qui fut l’une des toutes premières femmes ministre en Europe en 1936-37, mais elle vient de prendre ses distances avec Podemos dont elle n’a jamais été membre en déclarant que « Barcelona en comú » (la plateforme qui l’a portée à la mairie) participera à la campagne pour les élections législatives du 20 décembre et présentera des candidats en toute « confluence » avec Podemos malgré les différences entre les deux démarches.

No nos representan !

Ignorant ou plutôt refusant de connaître cet état d’esprit libertaire qui a animé toutes les luttes sociales dans la péninsule depuis le 19e siècle (arrivée de Fanelli en 1868 envoyé par Bakounine), les dirigeants de Podemos de la tendance « autoritaire-verticaliste » se retrouvent face à cette multitude de femmes et d’hommes toujours sceptiques à l’égard des « hommes-peuple », des personnages charismatiques, cette multitude qui le 15mai 2011 clamait « No nos representan ! ».

Refusant de connaître la critique libertaire du « césarisme » (dont Rosanvallon trace l’histoire dans son livre), traitant avec quelque condescendance cette critique telle qu’elle est exprimée par des intellectuels au moins aussi « professeurs » qu’eux dans un remarquable ouvrage à plusieurs mains intitulé « Hasta luego Pablo ! » et coordonné par Carlos Taibo dont Pablo Iglesias a cru bon de dire qu’il faisait preuve d’un « narcissisme anarchiste (ácrata) des causes perdues », refusant cela les dirigeants de Podemos se retrouvent désemparés à l’orée de cette campagne électorale au point de ne plus prononcer le mot « casta » ni le mot « gente » qui firent pourtant leurs beaux jours il y a quelques mois.

Le désarroi des dirigeants de Podemos s’explique sans doute par leur prise de conscience du fossé qu’ils ont eux-mêmes creusé et qui les sépare de la « gente » et par la découverte que le tonitruant « no nos representan ! » de la Puerta del Sol pourrait bien aussi s’adresser à eux.

SOURCE

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