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Les banques centrales et leur rôle dans la crise

Il est fréquent d'analyser la crise que nous traversons au travers du prisme de l'endettement excessif et des dérives de l'ingénierie financière. Plus rares, sont les analyses qui s'attardent sur le statut même de nos Banques centrales. Pourtant, l'indépendance de ces institutions, explique pour partie, le blocage de nos économies et l'échec annoncé des politiques monétaires actuelles.

En toile de fond, se pose surtout la question du véritable rôle que jouent, aujourd'hui, les Banques centrales. Devenues, pour la majeure partie d'entre elles, indépendantes dans les années 90, ces institutions servent-elles toujours les intérêts des nations ou ont-elles été dévoyées au profit des marchés financiers ? Retour sur un coup d'État silencieux.


L'art (délicat) de la politique monétaire

Les qualificatifs manquent toujours lorsqu'il s'agit d'évoquer la politique monétaire et le rôle des Banques centrales. Prêteur en dernier ressort, pivot de l'organisation monétaire, acteur incontournable de nos sociétés modernes, la Banque centrale rythme le pouls de nos économies. En fixant le prix et le volume de la liquidité mise à la disposition du système bancaire, l'institution « pilote » la création monétaire issue du crédit bancaire. Un exercice d'équilibriste qui vise, à ce que l'économie connaisse la croissance et le plein-emploi, avec le souci constant d'une inflation toujours modérée. Institution parmi les institutions, la Banque centrale, trône au sommet de la chaîne économique.


Dans le creuset des Banques centrales

Mais pour appréhender au mieux le rôle des Banques centrales, il faut se pencher sur les deux grandes forces qui s'activent autour d'elles. Car c'est bien dans le creuset des rapports de forces, souvent violents, qui opposent d'un côté le pouvoir politique (le souverain) et de l'autre les marchés financiers (le privé), que se forgent les Banques centrales. Enjeux de pouvoir, l'institution est, dès sa naissance, l'objet de toutes les convoitises.

À plus d'un titre, l'histoire de la Banque de France illustre à merveille ce combat séculaire. Au départ, fruit de l'initiative d'une poignée de banquiers privés, l'institution fondée sous l'égide Napoléon, n'aura pas de cesse de lutter pendant près de deux siècles pour s'émanciper de l'emprise du souverain. Ironie, lorsque l'on sait que c'est le souverain qui confère à la Banque centrale tout son pouvoir, notamment en lui déléguant sa prérogative régalienne de battre monnaie.

Néanmoins, le contraste qui oppose les deux antagonistes est parfois plus nuancé. C'est le cas des États-Unis où la très forte interdépendance qui existe entre le secteur financier et le gouvernement Fédéral rend le statut - et part conséquent le degré d'indépendance - de sa Banque centrale difficile à cerner.

Libéralisation financière et politique monétaire : le tournant des années 80-90

Plus proches de nous, les grands mouvements de libéralisation financière des années 80 marquent un tournant essentiel dans l'histoire des Banques centrales. L'influence sans cesse grandissante du secteur financier conjuguée à sa trop grande collusion avec le pouvoir politique va progressivement faire basculer l'équilibre en faveur des marchés financiers. Après un XXe siècle qui aura vu la nationalisation d'une grande partie des Banques centrales, les années 90 marquent le retour à l'indépendance de ces institutions. En France, cette transformation est dictée par les aspirations de " modernité " du pouvoir politique. Le " consensus de Paris " écrit par Rawi Abdelal reste sans doute le plus juste témoignage de l'ambition qui va s'emparer du gouvernement français dans les années 80. En quête de crédibilité économique face à la défiance des marchés financiers, le gouvernement socialiste de l'époque ira jusqu'à codifier, lui-même, les règles de cette libéralisation financière.

Ce divorce entre les États et leur Banque centrale s'accompagne de son cortège de restrictions en matière de financement aux Trésors. En France, cette transformation va conduire à la dissolution du circuit du Trésor, un circuit de financement qui aura accompagné la France durant ses années les plus fastes, celles des trente glorieuses. Il y a quelque part dans ce " désintérêt " du pouvoir politique pour ses Banques centrales quelque chose de tragique, un abandon que certains vont jusqu'à qualifier de trahison à l'égard de leur nation. Dans les faits, l'arme monétaire est au plan économique ce que l'arme nucléaire est à la défense du territoire. Dès lors, tout nous autorise à penser que l'institution monétaire se doit de rester dans le giron des États, au service de leurs intérêts économiques.


Ciblage d'inflation : quand le dogme devient mandat


En matière de transparence, la fongibilité entre les pouvoirs publics, en charge de décider du cadre institutionnel de la Banque centrale et le secteur financier reste une intarissable source de questionnements. Comment être sûr que le politique n'a pas été influencé par des intérêts privés ? Cette stabilité des prix sur laquelle la jeune BCE a capitalisé toute sa crédibilité, est-elle réellement dans l'intérêt des économies européennes ? Ne vient-elle pas plutôt couronner le règne de la finance ?

Il est évident que cette " obsession " de l'inflation rappelle la névrose que font les autorités allemandes et néerlandaises avec la stabilité de leur monnaie. La BCE s'étant construite sur la même structure que la Bundesbank (Banque centrale allemande), quoi de plus normal qu'elle lui emprunte les mêmes biais, qu'elle en porte les mêmes " stigmates ". En réalité, la défense du capital face au fléau (imaginaire) de l'inflation est devenue l'orthodoxie en matière de pensée économique. Une orthodoxie que partage l'Allemagne pour des raisons de préservation du capital financier liées à sa démographie vieillissante. Ainsi, lorsque les intérêts du " grand leader " de la zone euro rencontrent ceux des marchés financiers, l'orthodoxie se change en dogme et verrouille la nature des politiques monétaires menées en zone euro.

Un mandat "par défaut"

En réalité, la Banque centrale européenne n'a jamais eu d'autre choix que d'agir selon ce mandat par " défaut " basé sur la seule et unique stabilité des prix. La diversité des structures économiques (productives et sociales) présente en zone euro empêche de facto de mener tout autre type de politique monétaire. Cela, les concepteurs de cette Europe ne pouvaient l'ignorer. Sans espoir de fédéralisme, le maintien de cette situation conduit au saccage des économies les moins aptes à évoluer au sein de cette nomenclature monétaire commune. En témoignent, les difficultés que rencontrent les pays périphériques de la zone euro depuis de nombreuses années.


Le paradoxe des taux obligataires

Les observateurs les plus libéraux ne manqueront pas de remarquer que l'écrasement des taux obligataires profite aussi bien aux marchés financiers, qu'aux États. C'est un fait, à l'heure actuelle, une émission sur trois de dette souveraine en zone euro délivre un rendement négatif. Autrement dit, ceux qui prêtent aux États sont, aujourd'hui, prêts à payer pour placer leur argent dans l'un des derniers supports qu'ils jugent encore " sûrs ". Au-delà, des problématiques liées à la réglementation prudentielle, cette baisse des taux résulte avant tout de la volonté presque incoercible de faire monter la valeur des obligations, comme celle de l'ensemble des actifs financiers. Une conséquence directe des politiques monétaires plébiscitées - pour ne pas dire " extorquées " - par les marchés financiers aux Banques centrales. Le cours des obligations évoluant en sens inverse des taux du marché obligataire, les États profitent donc (mécaniquement) de cette baisse " providentielle ", sans pour autant en être les instigateurs.

Depuis le début de l'année un nouvel élément vient brouiller le clivage entre souverain et privé. Le Quantitative easing, lancé par Mario Draghi en janvier dernier est, à plus d'un titre, une " curiosité " monétaire. En permettant aux États de la zone de monétiser leur dette de façon indépendante, le QE rompt sans le dire, avec l'unicité de la politique monétaire menée par la BCE. Doit-on voir derrière cette initiative, l'opportunité pour les États de reprendre la main sur leur taux de financement ? Ou est-ce pour les marchés, un fabuleux prétexte pour se défaire de titres souverains achetés au plus haut et désormais menacés par des pertes en capital considérables ?


Aux limites de la libéralisation financière


Nous arrivons aux frontières de la libéralisation financière, la fin d'une époque qui aura vu le triomphe des marchés financiers et l'affaiblissement des États-nations. En conduisant nos économies loin de tout fondamentaux, les politiques d'assouplissement quantitatif s'inscrivent dans le prolongement de la globalisation financière amorcée au début des années 80. Souvent présentées de façon insidieuse dans les médias comme le remède à tous nos maux, ces politiques monétaires sont en réalité la conséquence et le dénouement de la crise que nous traversons.

Véritable quête du Graal, le ciblage d'inflation poursuivi par les Banques centrales n'aura servi qu'à masquer la réalité que recouvre aujourd'hui la création monétaire. Une création qui s'organise exclusivement autour de la seule valeur des actifs financiers et non plus pour le bon fonctionnement et les besoins de nos économies. Il y a dans ce constat, l'évidence que les institutions monétaires ne sont plus, depuis bien longtemps, entre les mains du peuple.

Corrompues dans leur nature, les Banques centrales qui s'activent à combattre la crise, pourraient se révéler être des outils de politique économique totalement inadaptés pour venir à bout du blocage actuel. Dans un horizon assez proche, la question du statut des Banques centrales va de nouveau se poser. Avec elle, apparaîtra le déficit démocratique qui entoure nos institutions monétaires.

http://www.latribune.fr/

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